A quand une place Jacques Brel...
à Vierzon.... ?
VierZoul
Vierzon (c'est le départ) ...Vesoul (c'est fait) ...Honfleur (c'est fait) ... Hambourg... AnversE (c'est fait)... Paris (c'est fait)... Dutronc... le mont Valérien... le Cantal... Byzance... Pigalle... la gare Saint-Lazare
à Vierzon.... ?
D’origine congolaise, Abd Al Malik – de son vrai nom Régis –
arrive en France en 1981 et s’installe à Strasbourg, dans un quartier difficile. Après le divorce de ses parents, et malgré une scolarité brillante, Régis devient délinquant. Chrétien convaincu, il
se convertit à l’Islam et prend le nom d’Abd Al MALIK. Il commence une carrière dans le rap et son succès trouble les religieux extrémistes. Abd Al MALIK découvre alors le soufisme : il s’aperçoit
que l’Islam peut être une religion tolérante et devient un militant de la paix. Puis ce sera le phénomène « Gibraltar » en 2006 qui le consacre « Victoire de la Musique catégorie Musiques Urbaines
». Le rappeur prend son envol durant les Festivals d’été 2007. Six mois plus tard, il est nommé « Chevalier des Arts et desLettres », avant d’obtenir, au printemps 2008, le titre d’interprète
masculin de l’année aux « Victoires de la Musique ». C’est ce rappeur au grand cœur, admirateur de Jacques BREL, qui se produira au Théâtre Mac-Nab accompagné de cinq musiciens. Vous y découvrirez
alors son nouvel album – Allez ! Soyez exact au rendez-vous ! Abd Al MALIK y sera, lui !
Pourquoi êtes-vous un fan inconditionnel de Jacques Brel ?
Jacques Brel parce que c’est exactement la conception que j’ai d’un artiste : tout donner comme si après, il n’y avait plus rien. Et puis il a aussi une écriture incroyable, portée par la force
d’interprétation. La musique derrière, cette espèce de mini-symphonie, est merveilleuse. Pour moi, Brel c’est un rappeur, c’est un rockeur, une vraie référence.
Que lui avez-vous pris ?
Tout. Je pense que son écriture m’influence beaucoup, sa musicalité aussi. Dans les années 60, sa musique était baroque pour l’époque. Il m’a vraiment donné le goût de ne pas être spécialement à
la mode. De juste faire ce qui me touche. Et cette envie aussi de partager des émotions en racontant des histoires, de transcender mon statut social en rendant mes histoires universelles, comme
lui. Je viens également d’un milieu social particulier mais j’ai cette envie de raconter des histoires qui touchent tout le monde.
(20 minutes. fr; 18 octobre 2006).
Dans son précédent album, « Gibraltar », Abd Al Malik revisitait brillamment « Ces gens-là » à travers son titre « les Autres ». Quant au prochain, intitulé « Dante », qui sortira le 3 novembre, il contient pas moins de six chansons composées par Gérard Jouannest, le pianiste complice historique de Jacques Brel.
Comment avez-vous découvert Jacques Brel ?
Abd Al Malik. Comme tout le monde, je connaissais d’abord cette figure en noir et blanc, cet artiste qui sue sur scène en chantant Ne me quitte pas … Puis mon épouse, qui a
grandi avec ça, m’a guidé et j’ai commencé à vraiment l’écouter il y a une dizaine d’années. J’ai alors découvert que Jacques Brel était tout : un rockeur, un rappeur… Avec lui, on n’est pas dans
l’interprétation ni dans la chanson. On est dans la vie.
Vous n’écoutiez pas de chanson française ?
J’étais dans ma tribu, celle du rap, qui se nourrit d’échantillons de musiques. C’est aussi un exercice qui pousse à aller voir dans tous les autres genres artistiques. En écoutant Brel sans a
priori, j’ai compris son côté fort et universel. Il était capable de connecter sa petite histoire à l’histoire collective. Le tout avec la magie de l’émotion.
Aujourd’hui, que reste-t-il de lui ?
J’ai la chance de travailler avec son pianiste et ami Gérard Jouannest. Lorsqu’il me parle de lui, j’ai l’impression que sa force est encore là, tout entière. Après sa chanson « Ces gens-là »,
Brel avait décidé d’arrêter. Tout le monde se demandait pourquoi. Il répondait : Je ne suis pas à vendre. Pour moi, être artiste c’est ça : être entier. C’est aussi simple que ça, peu
importe le style musical dont on est issu. Il est aussi de ceux qui sont parvenus à mettre de la complexité dans la culture populaire. C’est pourquoi à mon sens il reste tout de Jacques Brel
aujourd’hui.
Pensez-vous prendre la relève de Jacques Brel ?
Non, je n’ai pas cette prétention. Mais il fait partie de mes héros et je ne veux pas que le patrimoine qu’il nous a laissé finisse dans un musée. Notre rôle d’artistes est de nous nourrir de
cela tout en amenant notre propre singularité. Jacques Brel nous apprend beaucoup de choses à travers sa flamboyance artistique et sa vie. Il ne faisait pas semblant et était capable de se
connecter à quelque chose qui vibre en chacun de nous. Tous les artistes aspirent à cela.
(Le Parisien; 7 octobre 2008)
Sur Gibraltar, le pianiste et compositeur Gérard Jouannest, légendaire compagnon de Jacques Brel,
enregistre trois titres avec le rappeur. Une collaboration exceptionnelle par sa puissance et sa portée. Rencontre.
“Malik pourrait être mon fils, par l’âge. La question d’âge ne m’arrête pas”. Gérard Jouannest est un
homme avare de mots. Quand il dit que la rencontre avec Abd al Malik est une rencontre importante, ce n’est pas par politesse ou par obligation commerciale : entre le légendaire pianiste de
Jacques Brel puis de Juliette Gréco (qu’il a épousée) et le rappeur strasbourgeois d’origine congolaise, il ne s'agissait pas d’enregistrer un featuring ordinaire sur un album de rap
rapidement consommable.
Pas loin de quarante ans de différence, des univers radicalement différents et mieux qu’un banal choc des cultures dans
la rencontre du verbe puissant et intense d’Abd al Malik et du piano classique de Gérard Jouannest : il y a là un moment d’histoire des musiques populaires en France, un croisement
d’héritages et de traditions a priori incompatibles et qui pourrait bien faire date. Quelques temps après la sortie de l’impressionnant album Gibraltar (sur lequel on croise aussi le
chanteur et guitariste Mathieu Boogaerts, l’immense accordéoniste Marcel Azzola, la chanteuse Keren Ann, le batteur de jazz Régis Ceccarelli…), le rappeur et le pianiste se sont rencontrés pour
RFI Musique. Extrait de leur dialogue.
G.J. : Il y a eu la surprise de l’annonce, quand on m’a dit qu’un rappeur voulait travailler avec moi. Mais
dès que je l’ai rencontré, j’étais à l’aise. Et tellement à l’aise que quand j’ai commencé à jouer du piano, il a demandé du papier, il a écrit tout de suite sur ce que je jouais. Tout d’un coup,
ça m’a rappelé l’ambiance avec Brel quand on travaillait exactement de cette manière. Il écrivait à mesure de ce qu’il entendait, la musique lui donnait l’idée des mots. Je n’étais pas perdu du
tout avec Malik, c’est comme si on se connaissait depuis des années. On est quand même très différents mais avec lui je me suis retrouvé en famille.
Vraiment, c’était aussi simple que ça ?
A. M. : La première fois que j’ai rencontré Gérard, je n’allais pas écrire un
texte ; on devait faire connaissance, voir si éventuellement on pouvait faire quelque chose ensemble.
G. J. : Il n’y avait
rien d’organisé. J’ai joué un truc au hasard, en improvisant. Malik m’a demandé si je pouvais continuer, comme Brel qui me disait “rejoue-moi ça”. Il n’avait même pas de papier et
de crayon sur lui ! Ça s’est déclenché comme ça. On ne s’est pas parlé. J’ai continué à jouer, je le voyais qui écrivait. Il est resté une heure ou deux, j’ai joué la même chose, en boucle.
Et au bout d’un moment…
A. M. : Au bout d’un
moment, j’avais les trois quarts du texte Il se rêve debout. Gérard joue et il y a les mots qui sortent. C’est tellement naturel qu’il y a une musique qu’il m’a proposée, à la deuxième
rencontre, sur laquelle rien n’est venu.
G. J. : C’est comme avec
Brel : il y a plein de choses que je lui jouais sur lesquelles il n’a pas écrit. Si ça n’enclenchait pas au départ, c’était foutu. Il fallait que les mots viennent sur une découpe de phrase,
immédiatement. Comme pour Bruxelles, le mouvement 1-2-3-4, 1-2, 1-2-3-4, sur lequel tout s’est enchainé [Ce sont les vers “C’était au temps/Où Bruxelles
bruxellait ”]. Tous les jours en répétition, je jouais n’importe quoi. S’il n’y avait pas d’écho, je jouais autre chose. Et puis, parfois : “ rejoue-moi ça”. J’ai
travaillé avec beaucoup d’auteurs depuis Jacques. Il n’y a qu’avec Malik que j’ai revécu ça. Quarante ans après.
Vous avez écrit et enregistré ensemble trois chansons sur cet album. Et ensuite ?
A. M. : On ne peut pas savoir. Mais il y a des envies. Ce qui est sûr, c’est que, au départ de ce disque, ce que Gérard a fait avec Brel est une de mes principales sources
d’inspiration.
G. J. : Il connaît mieux ces disques que moi !
A. M. : Avant même que
je sache que l’on allait travailler ensemble, c’était une vraie force, mon disque est imprégné des chansons de Brel. L’envie, maintenant, ce serait de faire un autre album en partant de rien,
avec seulement Gérard au piano.
G. J. : Moi je veux bien
continuer, si c’est possible. Il faut que ça vienne naturellement, en se rencontrant, en jouant. J’avais par exemple pensé à une histoire qui durerait plus longtemps qu’une chanson, un conte de
cinq ou dix minutes…
A. M. : Et moi j’avais
une idée de ce goût-là en tête depuis longtemps. Pour moi, la sincérité, la véracité, la spontanéité sont des choses qui vont ensemble. Il y a d’autres méthodes de travail mais, moi, c’est ce en
quoi je crois : être le fils de l’instant. J’ai le sentiment que cette démarche donne de l’épaisseur à la production artistique.
Bertrand Dicale
Gérard Jouannest : Je n’aurais jamais pensé faire une chose comme ça. Et ça s’est fait très rapidement. On s’est parlé pour la première fois au mois d’avril ou mai. Au mois de juillet, c’était en boîte !
T'as voulu voir Vierzon
Et on a vu Vierzon
T'as voulu voir Vesoul
Et on on a vu Vesoul
T'as voulu voir Honfleur
Et on a vu Honfleur
T'as voulu voir Hambourg
Et on a vu Hambourg
J'ai voulu voir Anvers
Et on a revu Hambourg
J'ai voulu voir ta sœur
Et on a vu ta mère
Comme toujours
T'as plus aimé Vierzon
Et on a quitté Vierzon
T'as plus aimé Vesoul
Et on a quitté Vesoul
T'as plus aimé Honfleur
Et on a quitté Honfleur
T'as plus aimé Hambourg
Et on a quité Hambourg
T'as voulu voir Anvers
Et on n'a vu qu'ses faubourgs
Tu n'as plus aimé ta mère
Et on a quitté sa sœur
Comme toujours
Et je te le dis
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens
J'irai pas à Paris
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l'accordéeon
T'as voulu voir Paris
Et on a vu Paris
T'as voulu voir Dutronc
Et on a vu Dutronc
J'ai voulu voir ta sœur
J'ai vu le mont Valérien
T'as voulu voir Hortense
Elle était dans l'Cantal
J'ai voulu voir Byzance
Et on a vu Pigalle
À la gare Saint-Lazare
J'ai vu les Fleurs du Mal
Par hasard
T'as plus aimé Paris
Et on a quité Paris
T'as plus aimé Dutronc
Et on a quitté Dutronc
Maintenant je confonds ta sœur
Et le mont Valérien
De ce que je sais d'Hortense
J'irai plus dans l'Cantal
Et tant pis pour Byzance
Puisque j'ai vu Pigalle
Et la gare Saint-Lazare
C'est cher et ça fait mal
Au hasard
Et je te le redis chauffe Marcel
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens kaï kaï
Le voyage est fini
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l'accordéon
T'as voulu voir Vierzon
Et on a vu Vierzon
T'as voulu voir Vesoul
Et on on a vu Vesoul
T'as voulu voir Honfleur
Et on a vu Honfleur
T'as voulu voir Hambourg
Et on a vu Hambourg
J'ai voulu voir Anvers
Et on a revu Hambourg
J'ai voulu voir ta sœur
Et on a vu ta mère
Comme toujours
T'as plus aimé Vierzon
Et on a quitté Vierzon... chauffe... chauffe
T'as plus aimé Vesoul
Et on a quitté Vesoul
T'as plus aimé Honfleur
Et on a quitté Honfleur
T'as plus aimé Hambourg
Et on a quité Hambourg
T'as voulu voir Anvers
Et on n'a vu qu'ses faubourgs
Tu n'as plus aimé ta mère
Et on a quitté sa sœur
Comme toujours ... Chauffez les gars
Mais mais je te le reredis ... Kaï
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens
J'irai pas à Paris
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l'accordéon
T'as voulu voir Paris
Et on a vu Paris
T'as voulu voir Dutronc
Et on a vu Dutronc
J'ai voulu voir ta sœur
J'ai vu le mont Valérien
T'as voulu voir Hortense
Elle était dans l'Cantal
J'ai voulu voir Byzance
Et on a vu Pigalle
À la gare Saint-Lazare
J'ai vu les Fleurs du Mal
Par hasard
J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. Enfin ! La ville s’endormait et j’en oublie le nom. Mais non. On n’oublie rien, on n’oublie rien du tout, on n’oublie rien de rien, on s’habitue c’est tout. Ni ces départs, ni ces navires, ni ces voyages qui nous chavirent, de paysages en paysages et de visages en visages…
J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. De près. De
l’intérieur. Pour mettre un contenu dans un nom propre, des arêtes et des toits autour d’une ville abstraite. Je suis arrivé mais pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi déjà et où aller,
n’ai-je jamais rien fait d’autres qu’arriver par la nationale 20. La route de mes tournées avait parfois le goût des chemins de traverse. Je ne sais pas pourquoi la route qui me pousse vers la
cité, a l’odeur froide des déroutes de peuplier en peuplier.
J’ai aperçu le panneau « Vierzon », avec ses lettres noires dans son rectangle blanc aux bords rouges. Et j’ai souri. Et j’ai pris conscience aussi
des conséquences de ma chanson, de ce quelle a permis de Vierzonner Vierzon, vous savez, comme Bruxelles bruxellait. J’ai suivi la route jusqu’à user sa pente, dans le centre de cette ville. Je
n’ai pas vu de cathédrales pour uniques montagnes, et de noirs clochers comme mâts de cocagne. En creusant ma balade dans la tendresse de l’été, j’ai eu cette surprise de caresser un canal. Pour
une fois celui-ci ne s’était ni perdu, ni pendu. Il y a des évidences qu’une chanson éternise.
J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. J’ai quadrillé la ville pour remplir de ce qu’elle est dans ce que j’ai du, un instant, l’imaginer
en la nommant. Je ne sais pas pourquoi ces rues s’ouvrent devant moi une à une, je ne sais pas pourquoi la ville m’ouvre ses remparts de faubourgs, pour me laisser glisser fragile, sous la pluie
parmi mes amours. Et je me suis assis, quelque part que je ne sais pas nommer, sur une place vibrante d’air chaud où pas même ne paraît un chien. J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. Comme un parfait inconnu qui n’a aucun bagage à poser mais seulement des chansons que j’aurais
pu chanter. Je suis passé devant le théâtre, dommage il était fermé. Mais il était trop tard, peut-être, aussi, pour chanter « Tas voulu voir Vierzon » comme une explication, à Vierzon.
Allez, on m’attend quelque part comme on attend le roi. Mais on ne m’attend point. Je sais depuis déjà que l’on meurt de hasard en allongeant le pas. J’ai
allongé le mien jusque dans les recoins où ma chanson a pu se glisser pour la remplir des souffles de cette ville que je ne connaissais pas. Car je peux bien le dire maintenant, je n’en
connaissais rien. Ni ses airs de sous-préfecture fêtant la sous-préfète, ni ses histoires murmurées, ni ce succès… un peu ma faute ou grâce à moi ? Allez, ce n’est pas que je
n’aime plus Vierzon que je le quitte, j’ai de la route jusqu’à Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers et ses faubourgs. Et je dois passer voir Hortense, et voir Byzance, et la gare Saint Lazare.
Chauffe, chauffe, chauffe, Marcel.
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