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Cher Jacques,



Vierzon, Vierzon, deux minutes d'arrêt...Correspondances pour l'ensemble du monde.
Voie B.
Veuillez emprunter le passage souterrain.
Et sans forcément baisser la tête.
Le poids de l'air n'est pas si terrible !

     
     Ce qui est formidable, ici, c'est la pesanteur de l'ordinaire qui confère, finalement, toutes ailes dépliées, à cette contrée nombriliste pour être au Centre de la France, un soupçon d'extraordinaire. C'est à la fois le carrefour de tous les néants, comme toutes ces villes moyennes, repliées sur elles-mêmes, sans mer, ni montagne, sans relief apparent, corsetée de sombre, pailletée de soleil, vidées de ses industries, à la traîne, genre apnée limite coma. Sans rien qui ne puisse, si ce n'est un faits divers sordide, la hisser trente secondes à la une des journaux télévisés. Ou dans les manchettes de la presse nationale. 

     Vierzon, Vierzon...
     Voyons, Vierzon...  

     Un jour, dans le maillage exubérant des routes françaises, c'est sûr, tu es tombé dessus. Tu nous a sans doute traversé comme un fantôme, de part en part. Comme on traverse une matière sans saveur, sans couleur, sans texture.  Souviens-toi donc. Tu arrivais de Bourges et tu rejoignais Tours, le long d'une ligne droite  qui n'en finit pas de couler pour parvenir à un résultat décevant : un centre-ville qui tient dans un mouchoir de poche.

     C'était nous ! On se dit qu'avec autant d'efforts pour mettre la main dessus, sur le centre-ville donc, au moins, le plaisir d'arriver au but aurait du être proportionnel au degré d'excitation de l'attente pour l'atteindre. Mais pas du tout. Et encore, tu as oublié cette sombre rue, juste avant de déboucher dans le centre; cette sombre rue où l'on a l'impression gênante que les murs qui la bordent vons se replier sur nous, comme une boîte. Et là, pan. Un feu tricolore t'a emprisonne entre ces façades menaçantes. Et tu t'es dis : "et bien, je n'habiterais pas là." Voilà, c'est ça, c'est nous ! Et pourtant, nous y habitons. De notre plein gré. Parce que cela nous plaît.  

                                           
                                            
Pendant que le feu tricolore a viré au rouge, (le rouge est une tradition bien ancrée), tu as murmuré Vierzon, Vierzon... En pensant très fort que tu avais déjà promis de chanter Vesoul. Alors, tu as du, pour t'amuser, prononcer plusieurs fois de suite, Vierzon, Vesoul... Vesoul, Vierzon... Vierzon, Vesoul...Vesoul, Vierzon.

     D'un coup, ta chanson nous a sauté à la tête comme une rupture d'anévrisme. Alors, on tente de retrouver les paroles "T'as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon..." Tout nous arrive en cascade : la ligne de démarcation de la seconde guerre mondiale, les bouchons mémorables des années 1960 et 1970, le chemin de fer, Nantes-Lyon, Paris-Toulouse, le pont coloré qui enjambe les voies, l'A20 qui croise l'A71 qui elle-même est un prélude à l'A85, Pulsar 80 et son flop rock and roll, les tracteurs de la Société-Française, le communisme viscéral... Bien sûr, tu n'as pas tout connu mais le fil de l'existence a continué de se désolidariser de sa pelote.

     Ah, le communisme... 

     Avec un peu de chance, tu es passé rue Karl Marx dont il ne reste plus, ici, que l'impasse...   Tu as échappé, dans ta traversée forcée, au square Lénine. Et à la rue du Colonel Fabien ! Et on en passe... Depuis (seulement) 1990, la place de l'hôtel de ville n'est plus la place Maurice Thorez, secrétaire général du P.C.F en 1930. 
Mais rassure-toi, tu n'échapperas pas aux six prochaines années de communisme post-moderne dont la ville s'est doté, depuis les dernières élections municipales. Vierzon, phare rouge, sentinelle de labo. Expérience politique. Inversement proportionnelle à la couleur de Vesoul... Ce qui n'empêche pas que grâce à ton intervention, les deux villes, quoi qu'elles fassent, sont viscéralement liées. 

     S'il y avait eu un Ikéa, à Vierzon, c'est sûr, le communisme ne se serait pas révélé, une fois de plus comme une fois de trop, à cette ville moyenne qui n'a pourtant fait de mal à personne. C'est une théorie comme une autre. Mais dans une ville où But supplante Ikéa, où Vétimarché est (presque) une marque de luxe, où Clyde refuse de vendre les mêmes chaussures qu'ailleurs pour des raisons purement étranges, et ce ne sont que de brefs exemples, on ne pouvait que revenir en arrière. Ou du moins ne plus avancer. 

     Pourtant, cette ville est un pays ordinaire si extraordinaire. Pavée de clichés au lieu de bonnes intentions. Les lignes précédentes en sont la preuve....
L'air n'est pas plus pur qu'ailleurs. Et l'herbe n'est pas plus verte. Mais, Vierzon a cette particularité du langage qui fait qu'en la prononçant, on Zozote son avenir.
Vierzon zon zon.

     Du coup, il faut s'appeler Jacques Brel, comme toi, pour choisir, parmi 36.000 communes en France, celle qui fera le pendant de la phonétique engagée avec Vesoul. Sauf que Vierzon a un Z comme Zorro et que Vesoul, un S, un banal S de circonstance... 

     Voilà mon horizon. Une cité parmi d'autres. Au confluent de l'inexplicable. Au C.V sans saveur mais dotée d'une expérience hors pair. Punaisée au milieu de la France comme on accroche son imper au portemanteau. On y passe. On y transite. Mais on peine à s'y arrêter.

     Alors, avoue que le rapprochement est tentant, mais en 1968, quand tu mis à chanter Vesoul et donc indirectement Vierzon, Vierzon était déjà communiste. Comme en 2009. Alors le communisme est-il compatible avec Ikéa ? Est-il l'avenir ? A-t-il disparu et Vierzon n'en est-elle qu'une bouture ? Un ragoton ? Une serre ? Comme entre 1959 et 1990, trente et un ans de communisme non-stop à Vierzon. On tourne une page entre 1990 et 2008, avec un mélange de centrisme mou, de droite masquée et de gauche rance. Et voilà que, dix-huit ans plus tard, la reprise de volée d'un PCF mis entre parenthèse est d'une violence rare. Violence, dans le sens de retour en force.

     Vierzon-la-rouge... On la croyait toujours communiste entre 1990 et 2008, c'est fou non comme quoi la force d'une chose n'est pas son existence mais l'ignorance de son existence. C'est la preuve que les gens sont bien mal informés. Ou que Vierzon n'a pas su communiquer.
       

     Le jour décline gentiment sur Vierzon. Et la nuit abaisse la limite du couvercle jusqu'à l'extinction totale des feux. C'est ici comme partout ailleurs. Là-dessus, Vierzon ne déroge à aucune règle. Je vois le ciel à travers la fenêtre de mon bureau. Je suis né dans la ville que j'habite. Et oui, je l'ai fait exprès.

     Pour m'évader, j'ai des trains en pagaille, trois autoroutes, un aérodrome voisin, le Cher à traverser pour être de l'autre côté du monde libre. Je blague. Il y en a qui sont venus spécialement à Vierzon pour passer justement de l'autre côté du monde libre. Un panneau, dans un coin de la ville, apostrophe le miséreux à la mémoire courte : "Passant souviens-toi, ici passait la ligne de démarcation". Ca fait peur. Des passeurs s'étaient spécialisés dans la traversée d'une ligne imaginaire, celle du Cher en barque par exemple. C'est complètement fou d'imaginer cela : une France coupée en deux avec d'un côté, une zone libre et de l'autre une zone occupée. Il y a eu des films là-dessus. on a parlé de Vierzon dans ces films. 

     J'ai semé suffisamment de cailloux derrière moi pour retrouver mon chemin si, derechef, je décidais de revenir en arrière pour aller ailleurs. Je suis un Vierzonnais pur sucre. Comme on peut être un vrai quelque chose. Un vrai con. Un vrai pro. Un vrai tout ce que vous voudrez, du moment que le label "vrai" précède votre pédigré. Sacré appelation d'origine contrôlée : vrai. Vierzonnais. 

     En ce moment, le soleil décline avec un tact inouï. Soit il est pressé de partir, on le comprend. Soit il est impéccablement dressé pour obéir aux injonctions naturelles de l'univers. Ce qui en soit n'en fait pas un ami sûr puisqu'il peut vous plaquer, en pleine discussion, parce que l'Univers a dit qu'il était temps de rentrer à la maison. De toute façon, le Soleil est condamné à mourir un jour. On espère que certaines idéologies le précéderont. En tout cas, j'apprécie sa douce clarté. La douceur, ici, c'est essentiel. 

     Bien sûr, le désavantage, de la critique, c'est qu'elle paraît toujours exagérée. Mais non. Pas cette fois. Dire que je suis un passeur renvoie forcément à l'image éculée de l'Européen de l'Est qui passe en douce, dans l'Europe de l'Ouest. Parce qu'un mur, entre les deux pays, séparent l'obscurité de la lumière vive. Alors que tout cela n'existe plus. Ou presque. Parce que dans les têtes sûrement. C'est inouï ce qui n'existe plus, en vrai et qui continue d'exister dans les têtes ! On ne se rend pas compte des millions de mondes qui continuent de vivre, uniquement dans le magma cérébral des milliards d'habitants de cette planète.

     Et au milieu, coule Vierzon. Paisible cité inclassable. Que je parcours avec une inifinie gourmandise.


     Tu sais, Jacques, l'adversité, ça nourrit son homme. Et ça traverse le temps, sans se soucier de s'écorcher aux échardes des générations. Vierzon a toujours vécu dans l'adversité.  C'est une curiosité génétique. Pas un trottoir qui ne cherche des crosses à la route ! Pas une route qui ne cherche à en découdre avec une place ! Pas une place qui n'échappe à un combat de rue idéologique. Ici, les nuances sont tranchées : on est pour ou contre. On est A ou B. On est de gauche ou de droite. Le centre ? C'est la mauvaise graine de la droite. Il faut être ou avoir. Mais, de toute façon, il est impératif de se choisir un camp car la neutralité est suspecte. Rien n'est sans conséquence.

     Parce que Vierzon a toujours planifié son avenir en fonction des batailles qu'il y avait à mener. Par exemple, avant 1937, pour la période contemporaine, ce qui compose aujourd'hui le territoire uni de Vierzon était divisée en quatre communes distinctes : Vierzon-Ville, Vierzon-Villages, Vierzon-Bourgneuf et Vierzon-Forges. Chacune de ses entités a lutté pour son indépendance. Vierzon-Ville était le coeur et Vierzon-Villages, les faubourgs satellites. Plus tard, Vierzon-Forges, commune industrielle comme on respire, a souhaité s'annexer de Vierzon-Villages. Et Vierzon-Bourgneuf a suivi le pas.

     Ainsi, toi qui un jour, as posé le pied sur cette terre particulière, tes oreilles ontpeut-être capté le doux bruit d'une appartenance insolite. Personne n'est de Vierzon. Mais tous sont, au choix, de Villages, des Forges, de Bourgneuf ou du centre-ville. Parce que, malgré que l'administration a décidé de rassembler en une seule entité les quatre communes, il subsiste, plusieurs décennies plus tard, des antagonismes particuliers, fruits d'une adversité politique qui n'a jamais cessé. Les communes jadis indépendantes sont devenues les quatre grands quartiers de cette cité merveilleuse.

     Cette adversité nourrit encore le sol, les arbres, les nuages, les fêtes, les clans, les ouvriers contre le patronat, les syndicats contre les profits démesurés. Ici, la flamme ne peut pas s'émanciper du feu. La notion de groupe est viscérale. A défaut de masse, il y a le syndicat, l'association, le comité, le rassemblement, la manif, la corporation, la majorité (municipale), l'opposition (municipale).

      Vierzon ne sait pas vivre sans le nombre. Parce qu'au final, le nombre fait la force. Le nombre fait pression. La pétition est le prolongement naturel du désaccord individuel car elle unit les individus dans une contestation de masse. Donc, la pétition sort aussi souvent qu'on peut sortir un stylo pour tous les usages possibles d'un stylo. 

     L'adversité a trouvé d'autres chemins, en labourant généreusement les champs de la politique. Attention, ici tout est politique ! Dans le sens où, toute position prise l'est, par défaut, contre celle qui est officielle. 
                                  
     L'adversité a donné des excès. En 1980, pour contrer les premières éditions du printemps de Bourges, Vierzon par l'intermédiaire d'une association de folkleux, se lance à corps perdu dans l'organisation d'un festival prétentieux, baptisé Pulsar 80, la musique explose à Vierzon.

     Une semaine de concerts non-stop avec des têtes d'affiches rêvées: Angélo Branduardi, Al Jarreau, Bernard Lavilliers, Madness, Bashung, Daniel Balavoine, Jimmy Cliff, Ray Charles etc. Finalement, le festival fait un flop : pas assez d'argent dans les caisses pour payer les artistes, parce que, à la base, Angélo Branduardi a refusé de chanter le premier jour du festival (le bruit de la pluie sur la toile du chapiteau était, soi-disant, incompatible avec les notes de son violon) mais il a exigé d'être payé. Du coup, de concerts annulés en concerts en retard, les festivaliers se rebellent, renversent la billeterie, brûle un chapiteau, mettent la ville à sac. L'affaire, au départ artistique devient politique. La municipalité communiste de l'époque a eu les yeux plus grands que le ventre. Mais pour ne aps perdre la face, elle fut prête à tout, y compris à débloquer de l'argent, en pleine nuit, sans réunir le conseil municipal, pour sauver la ville de l'emeute. Et pire encoer, du ridicule.

     L'adversité a ainsi plongé Vierzon dans une récession philosophique et culturelle dont on sent encore les effets aujourd'hui.

      Pulsar 80 n'a jamais égalé le Printemps de Bourges qui court toujours...Pour la bonne raison qu'il n'y eut qu'une seule édition.  Pulsar 80 n'a jamais concurrencé la Fête de l'Huma qui court toujours... Pulsar 80 a juste servi de détonateur pour que Vierzon comprenne à quel point, l'adversité était acide. Remise à sa place, la ville n'en a plus bougé. Tétanisée, elle n'a plus jamais rien tenté d'intelligent, d'original et d'envergure. Elle s'est figée dans le marbre d'un festival avorté. S'il avait réussi, c'était la victoire d'une municipalité communiste, de progrès etc etc etc. Mais comme le festival a échoué, c'est la faute aux organisateurs, qui, gagnés par l'amnésie, peuvent toujours relire leur exploit dans Libération, ou dans un numéro spécial d'Actuel daté de septembre 80 qui relate, à travers un cahier photos, l'aventure vierzonnaise de Pulsar.

     Ainsi, la confrontation a toujours et est encore le sel de cette cité ouvrière, née d'une révolution industrielle, prolongé par un développement exponentiel, porportionnel à la chute économique qui a suivi. Les bases de l'industrie se sont effrondrées emportant avec elles des pans entiers d'activités (porcelaine, confection metallurgie, machinisme agricole...) 

     Le peuple a souffert. Tant d'autres villes ont perdu la vie ainsi mais tant d'autres ont su lever le nez pour humer les parfums d'ailleurs. Il n'y pas de fatalité. Mais seulement, un manque évident de volonté. Plus grave : un manque évident de lucidité ! Pour que l'esprit du peuple n'avance plus dans le brouillard. C'est tellement facile ensuite de vouloir guider le peuple à travers le brouillard pour qu'il n'échappe plus à ses dirigeants. Alors, Ta's voulu voit Vierzon, non...?

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