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Cher Jacques,


     
     Je t'ai trouvé une maison à naître... Une deuxième fois. Un pied-à-terre pour fredonner la légitimité de ton appartenance à Vierzon. Je sais, cela peut paraître incroyable, (mais qui m'en voudra d'être utopiste ?), je viens de récrire une partie de ton état-civil. Je n'ai pas changé grand-chose pour te croire d'ici. Marc Robine (Le roman de Jacques Brel) l'écrit : le tout c'est de partir... Franchir le seuil et faire le premier pas. Rompre le cercle des habitudes et des amis, des traditions familiales, des paysages de l'enfance et de la sécurité, pour "aller voir". 
     C'est drôle, "aller voir"...  Une expression clef, dit-il qui revient en permanence dans tes propos. En effet, t'as voulu voir... J'ai donc décidé, d'une façon unilatérale mais heureusement sans aucune conséquence visible sur le reste de ta vie, de modifier, pour mon propre compte, le lieu de ta naissance. Ce n'est pas bien grave étant donné que tu es devenu universel et que, par cette faculté qui frise l'éternité, tu es de partout, d'ailleurs et de nulle part. Moi, comme tu peux le constater, je suis d'ici. D'ici Vierzon. Et s'il existe deux dates importantes qui encadrent l'être humain, la date de sa naissance et celle de sa mort, il y deux lieux primordiaux qui s'y ajoutent: celui de sa naissance et celui, accessoirement de sa mort.
     Ainsi, tu serais né ici. Ce qui te donne une extraordinaire raison de chanter Vierzon. Bien sûr, on peut m'objecter que la légitimité de ton premier cri reviendrait à Vesoul mais tu as d'autres histoires, paraît-il, avec cette ville et comme avec Vierzon, tu n'avais rien de particulier (du moins rien encore à ce jour que l'on ait pu découvrir), j'invite donc ta naissance à se dérouler ici. 
     Jacques Romain Georges Brel, est né le 8 avril 1929 à Vierzon, dans une maison bourgeoise, un peu ronde d'aspect, sise au 138 du Boulevard de la Liberté et non plus, comme ce fut le cas, la première fois, au 138 de l'avenue du Diamant dont la façade, aujourd'hui s'orne d'une plaque de marbre gris commémorant l'événement en vers de mirliton, (et je cite toujours Marc Robine)

Ici est né
JACQUES BREL
1929-1978
"Il a chanté le Plat Pays,
Les Vieux, la Tendresse, la Mort
Debout il a vécu ici
Et le poète vit encor."

     C'est un beau boulevard, celui de la Liberté, avec de vraies maisons bourgeoises qui s'endimanchent même la semaine. Tu serais né là... par accident. Loin de moi l'idée de t'arracher à ta belgitude. Juste le temps de naître, entre deux voyages ici, et te voilà reparti vers ta ville familiale, à Schaerbeek, tes parents sous le bras. Dans l'anonymat de l'instant, la maison du Boulevard de la Liberté aurait justement sommeillé de justesse. Et, à la faveur de ta chanson bienvenue, voilà que Vierzon se serait réveillée. Les souvenirs avec. Celles de cette anecdote : Jacques Brel est né ici ! Aurait-on pu le taire comme cette ville a tu cet héritage qui, je le clame haut et fort, nous fait aujourd'hui cruellement défaut ? Comment aurait-on pu justifier, cette fois-ci, être passé à côté de cet événement majeur que constitue ta naissance, à Vierzon ? Dans l'un de ces quatre Vierzon qui, huit ans jour pour jour, après ta naissance, s'unissaient pour n'en faire qu'un. 
     Voilà la raison majeure qui t'a fait chanter Vierzon. C'est parce que, forcément, tu y as vu le jour ! Bien sûr que c'est énorme mais pas plus énorme que la simple utilisation d'une alitération VierZON et VeSOUL suffit à créer une chanson, et qui plus est, l'un de tes plus importants succès ? 
     Avoue que Vierzon aurait de quoi s'enorgueillir même si la ville mériterait de croupir au fond d'une profonde indifférence pour avoir utilisé cette même profonde indifférence à ton égard. Certes, ta belgitude n'aurait pas eu à se plaindre de ta Vierzonnitude, même brève. Mais une fois né quelque part, on y est né pour toujours. Mort, c'est une autre affaire... Et je passerais tous les jours devant cette maison même si jamais (officiellement du moins), tu n'y es revenu, je serais un Vierzonnais fier (il paraît qu'ils ne sont pas nombreux les Vierzonnais fiers de leur ville...) d'abriter une brique de ton existence. 
     Bien sûr, je n'ai pas le pouvoir de te faire naître ici. Mais avoue, juste une seconde, ça aurait de la gueule non ! Cette grande maison du boulevard de la Liberté, avec une plaque, une énorme plaque, "ici est né Jacques Brel". Je comprendrais alors pourquoi t'as voulu voir Vierzon. Et si on me demande pourquoi tu as voulu voir Vesoul aussi ? Je répondrais que tu n'es pas né là-bas, à ce que je sache...



Cher Jacques,


Je rentrais chaque soir dans le détail des autres, pour apprendre ces riens lourds de n'importe quoi. Debout et alignés comme un peuple d'apôtres, ils me regardaient vivre à genoux sous leurs toits. Je n'ai pas demandé de la pluie pour mes soifs, ni du vent pour pousser le spectre de mes faims. J'existais d'un principe que la vie dédicace, je ne m'en éloignais que pour mordre leurs mains. Les miennes durcissaient parfois jusqu'à l'outrance, jusqu'à briser l'orgueil des soleils à venir. J'en connais qui, encore, paient le prix du silence, à n'avoir pas voulu prendre un train pour partir. 

Je voulais prendre un train que je n'ai jamais pris...

La nuit tombe sur le quai comme une arrivée proche. Je la sens car son poids recouvre mes épaules. Je me suis appuyé contre elle, mains dans les poches. Et j'attends, et j'attends que ses lèvres me frôle.
Chaque fois, elle descend, souriante et incertaine. Si jamais mes bras s'ouvrent, fondra-t-elle dedans ? Et si ce sont les siens alors qu'elle me tend, pourrais-je enfin m'y perdre pour y vider ma peine ?
Aurons-nous le désir plus fort que le courage ? Serons-nous, une fois, touchés par la folie ? J'aimerais qu'elle pose sa main sur mon visage comme j'aime sentir sa chaleur dans ma vie.
Je suis là, immobile, face aux rails silencieux. Un vent sans prétention me rappelle le monde car j'ai tout oublié à la seule seconde où j'ai su que j'allais revivre dans ses yeux.
Les quais sont habités par d'étranges inconnus dont les regards s'alignent sur un même horizon. Ce n'est pas encore l'heure, la pendule n'a pas vu que ses aiguilles lourdes portent tous mes frissons.
Je pense à cet instant bercé de fulgurance, caressé par la grâce de l'instantané. Je me prépare alors à cette seconde intense et que pour rien au monde je ne veux rater.
C'est ce fil si tendu entre nos deux regards sur le lequel se promène le désir de se prendre par le bout du désir qui ne rien entendre, qui tape comme un fou pour nous forcer à croire...
Oui, quand elle descendra, je porterais la trace de ces jours qui sans elle sont passés sans me voir. Mais je me moque bien de l'absence qui me froisse car aujourd'hui mes mains ont dix doigts pleins d'espoir.
Oui, quand elle descendras, elle aura ce sourire que je sais embrasé par toutes nos impatiences. Je sais qu'il suffira d'un unique soupir pour lui avouer combien peut compter sa présence.
S'il le faut, j'essayerais de garder mes distances et de serrer les dents pour que rien ne m'échappe. La seconde d'après, je casserai le silence pour la serrer très fort, pour ne pas qu'elle parte.
Je sais qu'elle aura derrière ses pensées, ces pensées inédites blotties toutes contre elle. Je sais, contre son ventre, je pourrais oublier ces heures imparfaites qui ne la portent pas.
Sans doute aurais-je encore, sur ce quai 3 sans fin, la sensation étrange d'être au bord de moi-même. Ce sentiment intense chaque fois qu'elle vient se pencher pour me dire, dans le dire quand même...
Je suis là. Immobile. Le regard sans contour. Le temps tarde à venir mais il tarde toujours. Autour de moi, je sens ces personnes d'ailleurs qui attendent aussi, peut-être, un jour meilleur.
Leurs visages n'ont pas la douceur désirée, trop rigides, trop fous, oui c'est sûr ils ignorent qu'à cet instant précis, tout au fond de leurs corps, l'alchimie de l'attente ne fait que les ronger.
Mais la tienne me touche, la tienne me cimente. Les secondes sont des ères qui n'en finissent plus. Comme un compte à reborus obsédé et têtu. Je jette, quand je la vois, toutes mes vies dissidentes.
Il ne reste, à ses yeux, juste que l'essentiel de ce que je dois vivre, ce que je dois savoir : une ligne sous mes pieds et ma tête dans le ciel. Le reste entre tes bras devient vite illusoire. 
Je me branche, en souriant, sur l'antenne de son être pour tenter de capter ses parfums de désir, pour tenter de voler à son futur sourire, la douce transparence du soleil aux fenêtres.
Ah, la voix vient trahir ta présence imminente : ... à destination de... bientôt entrer en gare... Je relève la tête et j'écrase l'attente comme un mégot dans le cendrier du hasard.
Oh oui, je vois le train qui bouscule la nuit. Je vois les gens bouger juste à côté de lui. Je ne sais pas vraiment par où tu vas descendre mais je sais que tu sais, je suis venu t'attendre.
Et voilà ton sourire au bout du marche pied. Et ton regard profond qui l'a accompagné. Mes deux bras restent lourds. Les deux tiens sont baissés. Tu effleures mes lèvres. Je viens de soupirer.

A présent, peu importe car me voilà entier.


Cher Jacques,


     Les trottoirs ont l'étroitesse de cette impossibilité chronique que nous avons à nous rejoindre physiquement, sur une parcelle de temps que je te laisse le soin de choisir : l'instant de ton engagement dans la chanson, l'instant de ton succès, la seconde de la décision de ton retrait, l'heure de ton retrait, la minute de tes multiples vies. 
     Choisis où tu veux m'emmener car moi je sais trop bien où je veux t'emmener. Lorsque je marche sur le plateau de cette ville, j'ai un étrange regret qui me monte aux lèvres : celui peut-être de l'anonymat, de cette sévère condition de l'anonymat qui me laisse peu de chance d'entrapercevoir la chance que je souhaiterais avoir pour dire, publiquement, et au plus grand nombre, ce que devient la chimie des éléments que tu as pu déposer en moi, depuis que l'on se connaît.

     Mais est-ce se connaître que de vivre séparé aussi cruellement ? Est-ce se connaître que d'engranger d'édulcorantes pages de livres en guise d'amitié sincère d'autant que, de ton côté, tu n'as rien à lire à mon sujet. Je marche en dominant les trottoirs étroits des arrière-rues de son succès. Je partage la rapidité des changements de temps dans mon plat pays pas si plat en effet. Je tente de reconnaître, au détour d'un quartier appris par coeur, la sourde ignorance de la première fois.
     Et je me transpose, rien qu'un peu, entre la feuille et l'encrier, entre ta fougue et tes entêtements. Je ne joue pas d'un instrument, seulement d'une époque dans laquelle il est facile mais si artificielle de maintenir en vie des gens qui n'existent plus par le seul biais de tout ce qui reste pour les animer. Je souffre d'une absence d'amitié véritable à ton égard, vois-tu, ce genre d'amitié dure et brillante, fragile et simple qui semble venir de si loin qu'on ne la voit pas arriver.

     Je n'ai, dans mon horizon abordable, ni port, ni aéroport, aucune de ces portes par lesquelles voyagent une chanson. Bien qu'aujourd'hui, face aux exigences de la vitesse, de la lumière, de l'image et du son, il n'y ait plus vraiment besoin de bouger pour faire le tour du monde. Il y a toutefois, au bord de tous mes matins vierzonnais, une frustration évidente de ne pouvoir insérer au creux de mes doutes et mes joies, la preuve irréfutable de ta matérialité.

     J'attends de hisser la grand'voile sur mon absence de cathédrale et je sens bien qu'en dépit des décennies où le fossé s'est creusé entre toi et cette ville, il existe une volonté réelle de rattraper non pas le temps perdu mais les fantômes par la manche.
     Je ne trouve plus de mots parfois pour exprimer la simplicité à travers laquelle il serait possible de revenir un peu en arrière et d'enclencher une nouvelle façon de voir ta chanson. Il n'y a pas de mariage impossible. Il y a juste un problème de points de vue. Et quand on cesse alors d'avoir des points de vue que l'on sait irrémédiablement incompatibes, tout devient facile, y compris de chanter. 

     Quand je ne marche pas, je cours. Et quand je ne cours pas, je respire profondément, toujours du passé vers le présent, puis du présent vers le futur, puis du présent vers le passé. Je sens, de plus en plus, frémir cette ville sous les caresses de tes mains blanches, de tes mains tendues comme des drapeaux, de tes mains pétries de tant de gestes. Je sais qu'il est facile de tout bouleverser, de tout remettre en cause.
     Je le sais bien, je suis né une année de grand bouleversement, de grande remise en cause jusqu'à ce que d'autres remises en cause viennent effacer les premières. Et ainsi de suite. Sauf que depuis quarante ans pour ta chanson, sauf que depuis trente ans en ce qui concerne ta mort, qui oserait prétendre qu'il ait pu t'effacer ? Qui oserait prétendre pouvoir ignorer, avec force, cette présence féroce de vie dans le moindre interstice de cette ville ?

     Parfois, j'ai juste envie de fredonner tes musiques comme des respirations qui viendraient gonfler les poumons de quelques évidences sans faille. Parfois, cette musique pourrait remplir les cases vides, les creux, dévaler les pentes, reprendre son souffle pour porter plus haut cette constante envie, non pas de t'imiter ou de te prolonger, mais cette envie indiscible de secouer les esprits, allumer les âmes, bouturer les feux de joie et chanter. Chanter à pleine bouche ces mots qui me traversent et qui donnent au sang des autres, cette couleur si particulière de la singularité. J'ai remarqué une chose : on n'écoute pas tes chansons. On les assimile. Et après, on peut grandir. S'entrelacer avec. Exister dedans. Depuis trop longtemps, Vierzon existe en dehors. Et il est grand temps de lui montrer cette porte que tu as ouverte. Et qu'elle n'a pas encore franchie.



Cher Jacques,

     Dans l'ordre, il y a d'abord le désir crevant de combler un vide. Puis de marcher dans des pas imaginaires. De s'accouder ensemble à un comptoir improbable. De croiser des vies dissonnantes. D'empiler les anachronismes de nos vies respectives. De s'octroyer un répit, au milieu de nos courses. De faire honneur à nos victoires sur l'absurdité et l'impossible. De faire le plein de tous ces manques de tendre. De faire la peau aux adverbes.

     Dans le désordre, il y a le regret flagrant de mes conditions, celles qui me permettent d'être un homme debout et de ces commodités quotidiennes qui me permettent d'être un homme tout court. Pourtant, derrière cette façade à peine perceptible, il y a ce regret vif et triste comme un dimanche à Orly avec ou sans Bécaud, d'être né sans le souci d'avoir eu le besoin de te connaître quand il était temps.

     Il y a des rencontres où la justesse du temps qui peut les mettre en réseau est à la fois trop courte et trop longue pour rendre possible un rêve.
     Dans le désordre encore, il y a tout ce silence de trop. Et tous ces bruits indiscrets. Toutes ces colonnes de choses qui quadrillent la vie sans participer à son relief. Et qui l'encadrent en chassant le futile au détriment du nécessaire. Il y a surtout ce roman invisible après lequel tu as couru, après lequel je cours. Près duquel je ralentis pour qu'il puisse me rattraper. Mais, sans cesse, dans les courbes qui font qu'une vie justement empêche d'être rectiligne, et donc forcément ennuyeuse, ce roman-là s'éloigne avant de revenir, tracer dans mes sillages, son envie d'être porté. Et d'être mis au jour.

     Tu sais trop le poids de l'inutile pour engager un vrai combat dans le saint des saints de l'écriture. Toi, ce roman, tu l'as sans cesse murmuré. Eclairé au bout de tes lèvres. Mais tu avais déjà, dans tes musiques et tes chansons, l'énorme avantage de singer l'originalité plus que l'originalité elle-même. Et puisque les mots, parfois, avaient tendance à se rigidifier dans leur définition, tu les prenais à témoin, pour les détourner. Bref, tu faisais du Brel. Et ce roman alors ?

     Le mien, je le sens bien, tourne et tourne et retourne.

     Dans le désordre, il y a ce sentiment factice de marcher à côté de quelque chose sans vraiment pouvoir distinguer les contours de ce qui nous observe. Certains appelent cela un rêve, et le propre du rêve c'est justement de ne pas être brutalisé en angles saillants et traits épais, c'est justement d'être vêtu de flou et regardé avec tendresse. Il y a également cette facilité avec laquelle ta voix porte, au-delà de la raison humaine, le poids d'une fulgurante joie triste. Certains ont la tristesse joyeuse, d'autres la joie triste.

     Sans se complaire dans la douleur infinie et la mélancolie collante, sans se souiller de larmes forcées et de plaies sans raison, il y a cette force intime des mots que le temps imprime sans cesse sur le devant du présent. C'est simple : tu n'es pas le passé mais à chaque fois, un pas vers ailleurs. Et les ailleurs ont l'avantage de ne pas se conjuguer.

     Dans l'ordre, il y a tous les assassins de la justesse, tous les criminels du doute, les meurtriers du médiocre. Partant de ce principe simple que ta science des mots prédomine sur la religion du hasard, je parie qu'il me reste encore à découvrir ce que tu as pu cacher dans toutes les ombres portées de tes phrases, de tes vers, de tes rimes. Et quand ça ne rime pas, c'est une complexe machinerie de plaisirs qui se se répercute.

     Dans l'ordre, je pose mes conditions qui seront d'une brève rareté : ce roman si pensé, du moins si prononcé; ce roman si désiré et que tu n'as pas expiré faute de temps, de courage ou de vie, si tu passes par-là, je veux dire, si tu passes par Vierzon en survolant l'éternité, largue-le.
Je le trouverais.
Je le reconnaîtrais.
Je saurais qu'il est le tien.
Juste en décrivant ce roman que je cherche et que tu m'as laissé, n'y-a-t-il pas matière, en tirant sur ce fil, à écrire ce roman d'outre-vie ?

Je suis sûr que tu es parti en laissant une porte ouverte ou une lumière allumée. Quelque part.



Au fait,



avez-vous lu le roman



que Jacques Brel



n'a jamais écrit

  ?


     Sans prétention, je peux répondre que je l'ai lu. Je soupçonne ne pas être le seul. Je prétends être le seul à l'affirmer, pour des raisons purement pratiques : pourriez-vous répondre à une question impossible ? J'ai dejà répondu à des questions qui n'existaient pas, à des questions sans questionnement, à des questions sans réponse, à des questions affirmatives, à des questions exclamatives.

      Alors, affirmer, du fond de ma ville de sept lettres dont le Z a du plaîre à Jacques Brel mais pas que ; affirmer avec l'aplomb du citadin anonyme et parfaitement ordinaire, ordinaire au point de n'entretenir avec Jacques Brel qu'une relation invisible basée sur l'universalité de son oeuvre, autant dire accessible au monde entier; donc affirmer sans plus de protocole que j'ai lu le roman que Jacques Brel n'a jamais écrit, pourrait tenir de l'affabulation la plus excentrique. Et pourtant.

       Pourtant, dans le sillage de ma ville de province pour laquelle Jacques Brel a trouvé une attirance, au moins phonétique, du moins mystérieuse, je suis en mesure non pas de raconter l'histoire d'un roman qui n'existe pas mais de raconter l'histoire d'un roman tellement désiré, rêvé, enfoui, abouti, qu'il en est devenu solide comme la plupart des autres romans et des autres innombrables romans d'auteurs connus, populaires, adulés, achetés.

        Il n'y a de honte ni à être un auteur populaire, ni à un être un auteur inconnu. La seule différence n'est pas le delta entre le talent de l'un et de l'autre mais le nombre de zéro sur le chèque des à-valoir et des droits d'auteur. Bien sûr, Jacques Brel n'a jamais touché un centime sur le roman qu'il n'a pas écrit puisqu'il ne l'a pas écrit.

       S'il y avait des droits de pensée, j'ose croire qu'il aurait touché quelque chose. Or, à la lumière de cette incohérence et à l'ombre de ce roman qui, moi aussi, me grignote sans vraiment se faire voir, je sais donc ce que je sais que de lire un roman qui n'est pas écrit. Certains, sur cette planète ont des dons insensés, des dons fantastiques, des dons qui servent à guérir, à panser, à offrir de la chance, à lire dans l'avenir, à changer le présent.

        Des dons qui sont comme les auteurs connus, utiles au plus grand nombre. Car l'écriture est un don bien sûr. Or, je me suis réveillé un matin, avec une crampe dans la main droite comme si j'avais écris toute la nuit sans m'arrêter, des pages et des pages dont j'ignore le contenu.

        C'était plus fort que moi : cette crampe me mangeait les doigts, la main et remontait jusque dans mon bras, ponctionnait mon épaule de l'énergie positive qui me restait. J'avais le souvenir plus que prégnant de cette douleur, la sensation d'avoir noirci du papier comme la suie sur des murs et, en revanche, recroquevillé au fond de mon esprit, je cherchais ce soulagement divin, au-delà de tous les soulagements humains, à savoir, le soupir qui suit l'extraction de l'écriture. Or, j'étais incapable  de soupirer d'aise ainsi puisque je n'avais rien écrit. 

        La douleur n'était qu'un espoir. Un rêve. Rien d'autre. Pourtant, j'avais ce roman en moi comme la pluie a l'humidité de sa condition même lorsqu'elle ne tombe pas. J'étais heureux finalement. Heureux d'être un écrivain qui avait les attributs de tous les autres écrivains, sauf que je n'écrivais pas en vrai. 

        Jusqu'à ce que je croise, au fond de la boutique d'un bouquiniste, ce fabuleux roman de Jacques Brel qu'il n'a jamais écrit. Je me souviens, avec cette gourmandise extra-lucide, avoir tourné les pages avec la précaution d'un archéologue devant la preuve matérielle d'une vie extra-terrestre avant les dinosaures. Mes mains tremblaient comme les feuilles d'un arbre dans le tango de l'automne. 

       Les chansons de Jacques Brel me revenaient aux lèvres pour accompagner ma lente descente vers l'invisible. Il y a deux époques dans l'existence pour se rendre compte que l'on vit vraiment : la première fois où l'on croit mourir et la seconde où l'on meurt vraiment. Entre les deux, il y a une sorte de cloisonnement moelleux dans lequel notre conscience prend part au monde extérieur sans s'en soucier vraiment.

        Là, je tenais entre mes mains de simili-écrivain, la preuve formelle que Jacques Brel avait écrit un roman qu'il n'a jamais écrit et que, par la grâce d'une coïncidence insurmontable, j'allais devenir le témoin d'une aventure formidable. Et que seul, je dis bien, seul, j'allais profiter. Car dans ce monde, finalement, ce qui compte, c'est la singularité des actes que l'on accomplit. J'ai commencé à ouvrir le livre, baigné d'une fièvre surréaliste et je l'ai refermé, comme pour me persuader d'avancer un peu plus loin. Plus loin jusqu'au comptoir, jusqu'à la caisse, jusqu'à me hisser dehors, dans l'ordre de l'extérieur, dans le rangement enfin atteint du monde.

       J'avais peut-être, moi-même touché le Saint-Graäl de ma condition d'être humain : lire le roman que Jacques Brel n'avait jamais écrit. Le respirer comme un oxygène nouveau, adapté aux nouveaux alvéoles de mes poumons. Le sentir comme un soleil inventé juste pour ma peau. Le toucher, le caresser, le parcourir de mes yeux fermés. Et, suprême satisfaction, lire la signature, lire les sept lettres de son prénom et les quatre lettres de son nom. Lire et penser qu'à un instant antérieur, il avait lui-même pensé et lu ce qu'il venait de poser sur le papier comme une fleur de toutes saisons. D'un seul coup, c'était cela, oui, une fleur de toutes saisons.

        Et c'est à partir de là, que j'ai compris, que tout pouvait arriver. Que j'ai pris une vraie plume et du vrai papier. Et que cette fiction de crampe ne s'est jamais révélé être une vérité du présent. J'ai écrit. Comme jamais je n'avais réalisé pouvoir le faire. Avec, près de moi, je veux dire à distance proche pour que je puisse l'effleurer à tout moment, ce merveilleux roman que Jacques Brel n'a jamais écrit. Et que, je pourrais vous prêter. Peut-être. Parce que l'incertitude a sa beauté. L'incertitude du doute, encore plus. La page 78 est écornée. Je n'en comprends pas le signe. Mais l'hypothèse du contenu est un milliard de fois plus légitime que l'hypothèse de son existence. Quel romancier ce Jacques Brel !



Cher Jacques,



Juste un mot



dans la course insensible du temps,




Tu aurais eu 79 ans aujourd'hui.



Tant de lumières à souffler. Qui n'auraient pu égaler, c'est
sûr, les autres lumières qui sont nées chez celle et ceux

que tu as touché.


Et que tu touches encore.


(Pour la petite histoire, Vierzon est née de quatre communes distinctes, Vierzon-Ville, Vierzon-Villages, Vierzon-Forges et Vierzon-Bourgneuf. Le 8 avril 1937, les quatre communes se sont unies pour devenir Vierzon. Tu avais huit ans jour pour jour).



Cher Jacques,

     Quelque chose d'étrange semble forcer le destin : une intuition enfouie, une règle sans exception, une façon de se pencher sur le trottoir pour appréhender le sol, la voûte légèrement céleste d'une présence devinée. A force de marcher vers l'idée qu'on peut avoir de soi et celle, particulière, qu'on peut avoir des autres, on arrive forcément au terme de sa logique.
     Disons que j'avance en restant persuadé que dans les lieux de cette ville où je déploie mes gestes et je délie ma parole, une foule de mots s'agglomèrent et que je n'entends pas, et que je ne vois pas et qui tous t'appartiennent.
     On ne cite pas impunément un nom de ville, un prénom ou la phrase d'un texte sans l'intime conviction, même inconsciente, que s'y glisse la volonté d'effectuer un voyage inédit. Pour le seul prix d'un aller sans retour. Je sais, mais pas mieux que quiconque, que les pensées ont cet énorme avantage sur le reste : ils oscillent, sans avoir le besoin d'exister réellement.
     Les ondes partagent cet avantage avec les pensées, elles se propagent à une vitesse inouïe jusqu'à faire oublier le sens de la vie, le sens de la mort, le sens du temps. Ainsi, mes pensées réclament la nourriture des appétits qu'elles déclenchent. Et voilà que plus j'y pense, et plus je vacille face à l'inélégance de cette incertitude : as-tu, oui ou non, un rapport intime, particulier, même lointain; une liaison invisible entre le mot que tu prononces et ce qu'il représente ?
     De tous les prénoms que tu as cité, je sais qu'il se cachait quelqu'un derrière dont l'anonymat n'était pas forcément une volonté de ta part. Je sais que derrière les titres, les phrases, les couplets, les situations que tu transportais avec facilité sur le dos de tes chansons, il y avait des sens aigus, des sens interdits et des sens cachés, tout ce que tu souhaitais dire sans le montrer, tout ce que tu voulais porter à la lumière tout en gardant cette part d'ombre qu'on peut appeler pudeur ou intimité.
     Mais les écrivains sont impudiques. Ils feignent toujours de raconter des fictions pour mieux couler dans le moule de leurs histoires, leur propre part de vérité acquise.
     Alors, en citant Vierzon, en zozotant cette dernière syllabe comme une exquise friandise phonétique, as-tu laisser le hasard guider le sens de ta chanson ou as-tu laissé ta chanson faire confiance au hasard ? Il faut que tu me soustrais ce mystère, je ne sais pas de quelle façon, mais j'ai un besoin évident de savoir, non pas pour savoir absolument, mais pour connaître tes intentions. Je me repasse en boucle le versant obsédant de cet accordéon, et l'autre versant plus doux de ta voix débitant tes propos.
     Et j'en arrive à me dire (tu vois le mustime...) qu'une énigme particulière s'est glissée dans tes mots. On croirait de l'archéologie chansonnière avec un pinceau léger pour ne pas froisser les fossiles de mots enfouis sous la terre. Plutôt à fleur de terre, là depuis toujours mais oublié. Je suis fou, peut-être, mais si doucement. Que j'aime finalement prendre plaisir à glisser vers cette pente ni brute, ni douce, ni vraiment pente. Seulement, un chemin sans ombre pour garder le soleil au chaud. Je peux maintenant tout entendre. Tout croire. Tout forcer.
     Je peux maintenant exiger, sans l'obtenir, je le sais, ma part de vérité à ton propos. Si tu n'avais jamais chanté Vierzon, jamais prononcé son nom, où serions-nous à présent ? Ou serais-je vraiment ? Aurais-je eu le courage plus fort que l'envie de m'associer à la profondeur, devenue obsédante, de tes mots ? Est-ce qu'on peut aimer au-delà du simple fait d'aimer, je veux dire constituer pour soi un sentiment particulier qui est pour l'autre, inversement anodin ? Est-ce que ce que je peux éprouver pour certains de tes couplets est capable d'infléchir un destin ? Le mien en l'occurence car le tien a fondu un matin, très tôt, dans la pagaille de la vie.
      Certaines fois, j'éprouve un silence hors du commun. D'autres fois, je suis dans l'attente d'un bruit immense. Et entre les deux, je vis. Parce que la vie, parce que ma vie, c'est que j'ai trouvé de mieux pour te prolonger.



Cher Jacques,

De Vierzon,
Vesoul à 430 kilomètres,
Paris à 210 kilomètres,
Hambourg à 1115 kilomètres,
Anvers à 568 kilomètres,
Le Mont Valérien à 209 kilomètres,
la Gare Saint Lazare à 213 kilomètres....
Et ma maison à un vol de Brel de la tienne,
Et mon existence à un jet de Brel de la tienne,
Et cette chanson fétiche, cette chanson obsédante, cette chanson sans partage, cette chanson gavée de mystères, cette chanson que je mâche et je remâche comme une certitude dont je connais le goût, cette chanson sans relâche qui tourne en boucle depuis quarante ans sans se fatiguer, sans me fatiguer, cette chanson au mot près...

De Vierzon
Vesoul à 430 kilomètres,
Paris à 210 kilomètres,
Hambourg à 1115 kilomètres,
Anvers à 568 kilomètres,
Et mon voyage à un vol de Brel du tien,
Et mes bagages à une valise de Brel des tiennes,
Et ces algorythmes de tourments qui tournent en boucles, ces calculs sans précédent, ces projections sans base, cette géométrie du doute qu'un triangle isocèle ose enfin réveiller, cette mathématique bleue comme dit Ferré, cet argument sans racine, cette façon délibérée de constater l'impensable, et mon ignorance à une absence de Brel de la tienne.
Franchement, ai-je assez vécu ou trop existé pour dominer l'idée que tu peux apparaître à tout moment comme l'insolvabilité de l'air trompe à ce point la transparence qui me porte. Jamais, tu m'entends, jamais je ne donnerais raison à ceux qui portent en eux la légèreté de tes choix ou pire, le hasard.

De Vierzon,
Vesoul à 430 kilomètres,
Paris à 210 kilomètres,
Hambourg à 1115 kilomètres,
Et ces distances à un décalage de Brel des tiennes, ces distances qu'il me reste à parcourir pour me donner l'illusion que je ne suis jamais loin de toi. Un jour, sans aucun doute mais un jour, de grand soleil, j'aurais réuni suffisamment de preuves pour affirmer, que je sais la raison précise de ton choix.

De Vierzon,
Vesoul à 430 kilomètres.
Et de nous deux, quelle distance ? Le temps, évidemment. Infranchissable. Jusqu'à maintenant du moins.

Cher Jacques,

De Vierzon,
Vesoul à 430 kilomètres,
Honfleur à 362 kilomètres,
Et quelle est la distance entre le chemin le plus court pour pouvoir te rejoindre et l'hésitation la plus profonde pour ne rien changer ? Est-ce que ta main a hésité, dans l'absolue nécessité d'écrire, cette suite de lieux sans liens apparents, écrire cette géographique anarchique entre le centre de la France et le reste du monde ? Car il faut se rendre à l'évidence : c'est à partir d'ici que tout commence. A partir d'ici que la pointe du compas se plante et dessine un cercle de plus en plus vaste pour envahir tes désirs de lieux.

De Vierzon,
Ma porte près de ta porte, dans le roulis nuiteux du temps, entre l'éphèmère décision d'ouvrir, ce soir-là, les fenêtres de ma liberté et l'amère réalité de ne rien transgresser qui puisse être déraisonnable. C'est cela écrire : fixer d'un bout à l'autre de ses impossibilités, la possibilité du rêve éveillé qui donnne le pouvoir de tout traverser. C'est cela écrire : parvenir à ne rien décider pour conserver cette immobilité organique qui tiient lieu de tripes, de pensées brûlantes, d'extravagances de toutes sortes. C'est cela écrire : envoyer des mots pour qu'ils reviennent changés, bouleversés, charnels. Rien ne tient plus de place qu'un mot non-dit. UN mot soulagé peut-être, du poids de sa définition et de son auréole d'interprétation.

De Vierzon,
Mes mots près de tes mots, pour m'assurer l'appétit infini que me procurerait leurs absences. As-tu déjà, décidé, toi, au bord de la nuit, d'accrocher à tes désirs de marcher, disons dans une ville indéfinie, celui d'aller frapper à une porte. Ou mieux, te glisser en dessous comme si tu étais liquide, comme si tu étais peau uniquement, comme si tu étais parvenu à cette quête absolue de résoudre l'énigme de tes propres envies ? Comme ça, je te pose la question, en imaginant que la réponse me convienne. Tu vois, tu t'apprêtes à dormir dans un habituel sommeil et d'un coup, une lumière induite, étrangère au soleil ordinaire du jour, se met à se lever précipitant ta condition de dormeur potentiel dans un tourment exquis. Car, oui, le tourment peut être exquis.
Finalement, entre le choix de régner sur ta liberté ou celui de la corrompre pour de multiples raisons, tu décides de renoncer à traverser la nuit pour écarter un voile derrière lequel, sans doute, ta condition d'homme aurait changé l'aspect même de ton état d'homme. Et de rage, de rage d'avoir manqué de courage, d'avoir aussi manqué de solitude, tu décides d'écrire. Pour conjurer cette peine étrange qui te maintient debout malgré l'heure avancée du sommeil en retard. Et tu écris, appuyé à la rambarde de tes mélodies. Tu écris, "T'as voulu voir.... et on a vu...."  J'ai voulu voir... et je n'ai rien vu....

De Vierzon,
quelques kilomètres de mots plus tard, je sens que d'autres désirs fulgurants vont traverser mes désirs de mots. Et que l'envie irrévocable de les mimer va se lever. Parfois, j'aimerais savoir chanter, chanter pour dire tout haut ce que mes mots exhultent tout bas. Encore un effort, et je vais, en inspirant profondément, faire ce que j'ai envie de faire.



Cher Jacques,

      J'ai vu Jef, cet après-midi. Au coin de sa tristesse tranquille. Avec une onde particulière au bout des doigts, comme une avance sur trésorerie, en somme. Tu le sais, les bons comptes font les bons amis, et les bonnes tragédies font de sacrées chansons. C'est étrange comme il peut ressembler à quelqu'un que j'aimerais connaître. Le genre de type avec plein de gris dans le regard, plein de gris dans la joie et plein de gris dans le mot, quel qu'il soit. Sacré Jef. Je me suis arrêté, sur le chemin tracé de mon indépendance, juste le temps de lui parler sauf que parler, ça prend du temps, surtout quand on n'a rien à dire.
       C'est toujours difficile de n'avoir rien à dire donc forcément, il faut se forcer à trancher dans le vif des sujets qu'on n'aborderait jamais si l'on avait quelque chose de précis à se dire. C'est un détail qui a son importance. Je me suis arrêté pour lui parler des cercles inévitables que font les mains invisibles, au-dessus de sa tête. Comme des tourments transparents. Il ne pleurait plus, Jef, c'est déjà ça.
     C'est déjà un bon résultat. Sur le pavé, il jouait à transpercer les heures avec son ennui. Ce n'est pas facile. Mais il y arrivait bien. Et j'admirais sa technique. C'est étonnant comme on peut être inventif lorsqu'on s'ennuie. C'est pour cette raison que j'ai stoppé ma course, pour retrouver un peu de ce temps perdu qui devait traîner quelque part entre mes poches d'hier et celles de demain. Histoire de poser des bases nouvelles dans ma vie. J'ai vu Jef, je me suis dis tiens, "Jef !". Je lui ai souri. Comme si je lui faisais crédit. Sauf que je ne demandais aucun intérêt. J'ai l'habitude de fréquenter trop de gens intéressés. Forcément, ça compte dans le déroulé de mon histoire.
      Est-ce qu'il faut être heureux sans amis ou malheureux avec des amis ? Est-ce qu'il faut être heureux dans le vide ou malheureux dans le plein ? Heureux à lire ou malheureux à écrire ? Heureux sans toi ou malheureux avec toi ? Jef le sait, lui, qu'il faut mieux être malheureux parfois... Je ne le dis pas trop fort car on pourrait me prendre pour un demeuré. Déjà que te parler, comme ça, à travers l'inexistence d'une feuille de papier et d'un crayon, juste en jetant des mots et des phrases dans l'appétit de lecteurs hypothétiques.
     Je préfère être malheureux avec des lecteurs qu'heureux sans eux. Tu t'imaginais heureux sans chanter ? Donc Jef m'a demandé une cigarette mais je ne fume pas, tu le sais bien. Je suis allé lui acheter un paquet quand même avec un briquet. Il était content. moi aussi. Je lui ai demandé de ses nouvelles; Il allait bien. Des tiennes, il a pleuré. Avec de vraies larmes à éteindre son briquet. A mouiller son tabac. A déloger les rats. A faire taire le soleil. J'ai d'autres images mais je ne les écrirais pas. Par paresse peut-être. Donc Jef. Il a fumé un demi-paquet devant moi, sans s'arrêter. Les unes après les autres. Il les levait au ciel en disant : "à toi". Et la fumée faisait des ravages dans l'air sans toi. Elle piquait les yeux. Elle faisait tousser. Mais bizaremment, pas Jef. Il était le seul à ne pas tousser.
    Deux heures plus tard, je l'ai quitté. Pour reprendre ma vie d'avant. D'avant mon stationnement près de Jef. Je me suis retourné un instant. Il n'y avait personne sur le bord de mon arrêt. Quelques mégots c'est tout. Et une fumée douce qui enveloppait le début du soir comme une dent de lait dans un mouchoir. J'ai eu comme une douleur violente au ventre, je dis comme une, parce que ce n'était pas une douleur véritable. J'avais une envie précise de fumer. Et de chanter. J'ai fredonné "Non, Jef t'es pas tout seul mais arrête de pleurer comme ça devant tout le monde..." Allez, viens Jef, viens, viens... Et je me suis retrouvé tout seul. Mais vraiment seul, sans une silhouette à l'horizon, sans une présence sur le trottoir. Personne. Le vide total. Et abrutissant. Un vide peuplé de lecteurs. mais j'étais heureux, tu vois. Heureux. Comme lorsque je t'entends chanter. Non, Jacques t'es pas tout seul mais arrêté tes grimaces....


Cher Jacques,


Faut-il que l'on soit deux, faut-il que l'on soit mille
A fouiller les sillons de ce mystère épais
Que j'étreins sans relâche, à m'en sècher la bile,
Pour transformer le doute en redoutables faits.

Je m'entends, râbacher, de jour comme de nuit,
Comme si, quelque part, ma vie put en dépendre,
La parole est gravée, la musique s'enfuit,
Je marche à grandes eaux, je cours à pierre fendre,

Existe-t-il un lieu pour répondre aux questions ?
Une surface unique où poser ses principes ?
Un cercle universel pour les résolutions
Des problèmes que science et foi prennent en grippe ?

Parfois, dans l'absolu, je guéris mes souffrances
En soufflant, sans forcer, sur le feu de tes strophes,
L'étrange à l'indicible se mêlent au silence :
La mort est de la vie un pays limitrophe.

J'écoute avec ardeur ta voix couper en tranches
Cette masse uniforme où le mot se grandit,
Lorsque, parti de rien, tu vois dans le dimanche,
Les ailes du départ revenir à Orly.

Ta voix pose le temps sur son socle impossible,
Peut-on faire tenir les équations du rien,
Ces constructions fragiles, en plus d'être invisibles
Précipitent nos corps exténués de leurs liens.

Voilà, je viens enfin d'exprimer ma douceur
Et le tragique espoir de compendre comment
Tu as pu, dans un trait, faire battre le coeur
De Vierzon dans Vesoul aussi passionnément. 

Cher Jacques,


J'entends venir les mots, mercenaires de textes,
Ex-commandos de prose ou paras repentis,
Dont les fusils encrés font plier sous l'index
Des chapitres entiers dans leur démocratie,

Ils arrivent à pied, dans un désordre sourd
Et la rime vrillée à leur ventre sans fond,
Les voilà qu'ils libèrent leurs syllabes qui courent,
Faisant croire qu'elles arrivent alors qu'elles s'en vont.

Il est temps d'opérer un reflux littéraire
Et de tourner le dos à l'organe officiel
Pour fuir la dictature de l'épais dictionnaire
Qui décide un peu trop des limites du ciel.

Je sens que mes doigts tremblent, la pression de la foule
Devient d'une évidence extrême et prestigieuse,
Chaque mot se durcit sous les lettres qui roulent
La révolte est à moi et la rue est joyeuse.

J'entends, parmi les cris, d'ivresse et de colère
D'autres cris de silence où s'éteignent les peurs,
Déjà, montent du sol, des tourbillons dans l'air
Les phrases ont cette intelligence supérieure.

Partout, le soleil fond, sans distinction profonde,
J'ai faim de m'engager, j'ai soif de me relire,
Tous les mots de la nuit que banissaient ce monde
Se rangent uniquement pour me faire plaisir.

Ils ont le pas léger des êtres de confiance
Ce qu'il faut de lumière accrochée à leur vie,
Et plus ils sont nombreux à peser ma présence
Plus je deviens leur âme, plus je me multiplie.

Ceux qui n'ont pu fixer leur envie d'être là
Repartent vers ailleurs, sans la moindre colère.
Je les entends combler le vide avec leurs pas
Soucieux d'être toujours plus vaporeux que l'air.

Certains ont reconnu être passés chez toi,
Avoir trouvé refuge au creux des évidences.
Et d'autres sont partis car chassé par le froid
Ce froid qui définit trop crûment les absences. 


Cher Jacques,


Ce soir, plus que jamais, plus que tout, plus que toi,
Plus que tout autre encor, plus que jamais, peut-être,
Plus que n'importe qui, plus que l'onde des voix
Plus que le cri primal que je peux me permettre,

Plus que nos alphabets, plus que nos décisions,
Plus que l'argent perdu, plus que nos déceptions,
Plus que la vie grattée au verso d'un ticket
Plus que le sol trop dur sur lequel j'ai glissé,

Je remets, sur la table, une carte à l'envers
Et je joue, yeux fermés, comme un coup de poker,
Le bien contre le mal, le mot contre la rime,
La descente aux enfers, et brelan de déprime.

Je cherche la sortie, une porte capable
D'étourdir un instant mes compagnons de table,
Mes compagnons de jeu, mes compagnons de vie,
Mes compagnons de mort. C'est pour ça, je t'écris.

Du haut de mon angoisse à dérouler les heures,
J'ai séché mon sommeil pour larguer mes paupières,
Pour espèrer qu'enfin elles tombent en poussière
Inutiles volets, inutiles recours.

C'est l'instant primordial, car j'ai payé pour voir
Ce qui se cachait là, au coeur du jeu des autres.
Une vie sans dormir pour essayer de croire
Qu'ils tiennent dans mes mains leurs innombrables fautes.

Ce soir, plus que jamais, plus que tout, plus qu'étrange
Je sens cette indiscible et froissable rumeur,
Monter du sol trahi qu'une pelle mélange
A grand coup de pendule dans le ventre des heures.

C'est là que se termine, une part de moi-même,
Dans ce que la raison a fait de consistant :
La terre a le goût rance des propos que l'on sème
Dont les racines dures me percent en poussant.

Voilà pourquoi ce soir, je tenais à te dire
Par-dessus le possible, au-delà du comment,
Que j'ai sur mes parois, la pression d'un sourire,
Même mort, comme moi, j'ai reconnu Fernand....


Cher Jacques,


     Il est encore très tôt. la nuit est toute badigeonnée de sa propre noirceur et d'une pénurie cruelle de bruit tendant à isoler la moindre perle de silence sur le collier de mon sommeil. Il est encore très tôt et dans les esprits hâchés par la hantise du réveil, du lever, du mouvement forcé et décisif à ranimer une journée entière, il y a le sombre espoir de ne pas se réveiller.

     C'est facile mais quand on ne dort pas ? 

     Quand l'anxiété de ce reveil s'agite en pure conscience sur le rideau de nos yeux ouverts ? Les deux mains allongées sous ma tête et les coudes flottant dans l'air sec de ma chambre, je tente une distortion du temps qui ne me rapporte rien. D'habitude, je me projette dans le futur proche, histoire d'envisager ce que seront les heures à venir si jamais elles viennent. Là, c'est impossible. je suis tari comme une rivière soumise aux intraitables déboires du changement climatique.

     Le point commun, entre la rivière et moi, c'est bien sûr ce lit de cailloux et de limons craquelés sur lequel j'ai posé mon tendre corps d'homme dans l'attente, salutaire, d'une parenthèse inconsciente. Le sommeil est à bien des égards, la plus profonde invention humaine, après la nuit car le sommeil s'accomode de tout.

     Question d'habitude. 

     Or, dans la plénitude du repos, je masque mon angoisse à ne pas trouver ce fameux sommeil réparateur, sous prétexte qu'il ne m'est pas permis d'agir directement sur lui. Mes yeux ouverts percent le vide noir et je me rétracte, comme une vague dans le roulis de son habitude. Si le sommeil ne vient pas, puis-je aller à sa rencontre ? J'en doute.

     D'autant plus que, depuis maintenant plus d'une heure, ma tête est farcie d'une encombrante mélodie et de paroles, qui comme une pluie violente de grêles, font un bruit d'enfer en tombant. J'en suis réduis à me laisser faire pour voir jusqu'où ira cette catastrophe naturelle. La mélodie s'accroche aux parois douteuses de ma tête et les mots se rangent dans un ordre convenu : sujet, verbe, complément. Le sens s'adapte de la définition des mots et plus les minutes s'envasent dans la certitude de l'éveil, et plus je me tapis au fond de ma résolution : je ne dormirais pas aujourd'hui, du moins pas maintenant.

     C'est trop tard. Je dois laisser mes pensées mousser et bouillir et déborder de cette casserole qui me sert de cerveau, base de l'esprit, de l'âme, du souffle, de la vie. J'en arrive à me dire que la conscience est un état de dépendance grave parce que plus la mélodie tambourine et plus les mots gravitent comme des particules essentielles, plus mon corps se raidit dans cette mélasse nuiteuse où je suis. La traversée est difficile entre le soir et le matin.

     Il est encore très tôt et l'apparente combinaison de mes réflexes premiers me conseille gentiment de renoncer aux vertus horizontales et de m'adonner au graphisme de l'alphabet déluré. Je crois avoir saisi le message : me lever, m'habiller temporairement, m'assoir à une table, prolonger ma main d'un appendice à encre, y glisser du papier et me laisser faire.

     J'ai la fainéantise du stylo. Je choisi l'écran universel de l'ordinateur tout-puissant. Les touches ont une sensualité particulière qui ne dénature absolument pas l'envie que je peux avoir de la femme à côté de laquelle, il y a une poignée de secondes, je tentais de griser ma vie dans le sommeil. La mélodie a redoublé d'intelligence et les mots ont atteint le statut de phrases. L'affaire s'annonce promptement menée.

     Dans une heure, au plus tard, je serais à nouveau couché, excité terriblement à l'envie de toucher, plus tard, ce que je viens d'écrire comme étant une vertu fabuleuse du pouvoir d'écrire. J'aime me relire. La mélodie gagne maintenant mes terminaisons nerveuses qui, pour une raison étrange, se laisse inonder par ce liquide chaud, brûlant, doux à la fois qui passe, par capilarité, dans les cellules poreuses de mon être entier.

     Merde!

     Je viens de me rendre compte d'une tare horrifiante : je ne suis pas compositeur. Je n'ai aucun moyen de transcrire cette musique cérébrale. Je n'ai aucun véhicule adapté pour la faire prendre forme. Les mots, oui, je sais. Les paroles, pas de problème. Mais la musique, je ne sais pas. Je suis entrain de me remplir dangereusement d'une matière dont je ne sais pas extraire sa liquidité.

     Elle semble se suffire à elle-même, s'auto-alimenter, grandir, grossir, servir le mot dans une étonnante complicité. Pour la première fois de ma vie, est-ce possible, j'accouche d'une chanson, du moins d'une demi-chanson où les mots passent, sans problème la frontière de l'a visibilité tandis que la musique est coincée dans l'un de ces ignobles centres de rétention de l'esprit. Je pourrais peut-être la fredonner, c'est cela la solution, mais je sais que les nuances qui s'agencent dans la mélodie n'acceptent pas une lecture aussi superficielle qu'un fredonnement.

     Je ne vois pas les notes au contraire des mots qui, eux, se forment avec une grâce douloureuse sur l'écran qui éclaire ma nuit. La mélodie s'enfonce, elle vient de se terminer, maintenant elle tourne en boucle comme si le lecteur de mon cerveau était coincé. Merde ! Je sens le matin qui pousse la porte. Je sens le jour qui veut entrer par tous les interstices des volets rarement hermétiques.

     Le jour est liquide comme la musique qui flotte dans mon corps, qui vient de noyer mes os, mes muscles et ma langue. Cette musique dont l'apparente contradiction est hors du commun : pourquoi est-elle venue chez moi sachant qu'elle ne pourrait jamais déboucher dans sa forme écrite ? Le texte est là, nu, porté par l'unique mélodie de ses mots qui n'est pas celle, évidemment, qui transperce en ce moment même, mon impuissance à la former.

     Merde !
     Merde ! 
     Merde !

     Je sens la musique désormais tourner en rond et s'épuiser comme le courage. Je tente de l'enfermer dans ma mémoire. De lui dire, reste, je vais trouver une solution. Je vais apprendre la musique, les notes, les partitions. Je vais trouver un moyen de te sortir de là. Je vais venir te chercher.

     Patientes.

     Endors toi. mais comment endormir une musique lorsque soi-même le sommeil est un affront ? Je sens que je vais passer de l'autre côté, de ce côté-ci où l'impossible est une vérité terrible. Elle fuit... Je la sens qui s'évade, comme si quelqu'un avait retiré le bouchon et toute la musique qui allait si bien à mes mots, part dans les égoûts de l'oubli, ruisselle dans le lointain et part rejoindre le fleuve des musiques mortes-nées. Je sens le silence creusé un énorme trou.

     Et le sommeil  s'aggripe à mes paupières et tire dessus pour me les faire fermer.

     Merde !

     Pourquoi, pourquoi, mais pourquoi ne suis-je pas Jacques Brel ?



Cher Jacques,


     L'histoire ne dit pas tout. Ni la paternité indéterminable de mes décisions. Ni la fraduleuse fluidité de mes actes manqués. Ni même le discours incomplet de mes restes de mémoire. J'en suis réduit à reconstituer, mot par mot, page par page, l'empilement, forcément ordonné, des circonstances qui m'ont amené ici. Ici, je veux dire là, au pied de ce monologue infini entre un fantôme trentenaire et un quadra plein d'illusions.

     Les illusions, c'est ce qui reste après le séisme lorsque la réalité a tout emporté avec ses certitudes, je veux dire avec le présent, dur, rigide et sans cet assouplissement espéré que peuvent parfois concédé les choses. Sauf que le présent n'est pas une chose mais une façon de conjuguer son existence pour peu que le passé nous lâche et que le futur nous fasse peur. Le plus compliqué, ce n'est pas l'imaginatio, ni même de savoir qu'au fond de cette cage sans barreau qui symbolise mon existence, je n'aurais jamais de réponse viable à mes errements.

     Tant pis.

     J'assume.

     Je continue.

     Disons que je persévère.

     Combien sont-ils, y compris des gens très sérieux, à lever le nez en l'air et à considérer que dans cet Univers inexpliqué, il peut, avec certitude, exister quelqu'un d'autre que la propre projection de nos intelligences ? Comme eux, je me range derrière un fait : mes paroles ne coulent pas dans le vide, mes exhortations à te demander des explications ne sont pas vaines. 
    
     Il va forcément pleuvoir un jour des paroles dont je ne serais pas l'initiateur et qui viendront toutefois par mon canal. J'en sais un peu quelque chose. Il m'est arrivé, hier, cette expérience fabuleuse : l'envie d'écrire, toujours prégnante et face au fait accompli, l'écriture se déroule avec un détachement étrange, à tel point que son rythme, je veux parler de sa vitesse; sa profondeur et son sens, jusqu'à l'utilisation des mots, me sont apparus complètement étrangers.

      Avec une conscience aussi claire qu'un jour de soleil ordinaire. J'étais devenu le spectateur de ma propre écriture et j'ai cru, un instant, un bref instant car finalement, je n'y crois pas, que je servais d'un coup de récepteur volontaire. J'ai toujours rêvé, qui ne l'a pas rêvé, d'écrire sans avoir la conscience parfaite de ce que j'écris. De devenir simplement un instrument.

     Une antenne.

     Tout sauf un homme. 

     Un homme qui, dans sa stricte définition, parle au vide et à l'oreille d'un fantôme qui doit le remplir. C'est peut-être cela la quête : jeter des cailloux au ciel pour qu'ils ne retombent pas. Et ne rien jeter en l'air pour que quelque chose d'évident en tombe. Je ne sais pas moi, une chanson, une musique, un ami. Tiens, pourquoi pas un ami.



Cher Jacques,




DSCF3201_edited.jpgC'est l'été.

Tout se dilate.
Les minutes dans les heures. Les heures dans les journées. Les journées dans le soir. L'envie de rester. Le désir de ne pas bouger. La chance de respirer doucement. L'inimitable ressource du r

êve engourdi. Les paupières sur d'autres territoires à portée de mains.

Tout se dilate.
Sans pour autant sciller. Les gênes d'une paresse informelle ont voyagé tout ce temps pour éclore à la faveur d'une saison renouvelée.

Tout se dilate.
Dans la façon de faire. De voir. D'atteindre quelques projets sans suite. De concrétiser quelques suites sans projets. De vivre avec une assurance en dehors du formel.

C'est l'été.

Tout est plus long. Ou plus court. Cela dépend sur quel versant, de la journée ou de la nuit, les choses du temps se posent. Enfin, c'est l'instant de ralentir. De disséquer les mouvements pour comprendre d'où ils viennent et comment ils se forment. C'est la période idéale pour suspendre, dans l'air plus chaud, les conséquences des erreurs froides. Et de ne plus y toucher. Jamais. DSCF3211.jpgC'est étonner ses propres phrases parce que c'est toujours étonnant d'aiguiser son langage. Tout est plus onctueux. D'une onctuosité pathologique. Comme si, subitement, ce qui est inerte prenait une saveur particulière. Cuit, langoureusement. A point. Presque un chef d'oeuvre. Alors, il est temps de goûter sérieusement à l'air liquide qui baigne l'invisibilité de l'air gazeux. Une nouvelle cuisine se met en route. Et l'on peut saucer sauvagement le bout de quiétude qui s'étire dans son horizontalité de circonstance.

C'est l'été.

Et déjà les fenêtres se pendent aux portes ouvertes pour chercher la fraîcheur nécessaire aux courants d'air. Les portes se pendent au soleil. Le soleil se tient aux craquements du feu dans l'air. L'air bascule lentement la tête sur l'épaule des midis sans mouvement. Le mouvement se persuade qu'il est trop tôt pour bouger. Tout et rien semblent fragile à la fois jusqu'à perdre le sens du tout et le gout du rien. Le vide n'est jamais assez nu. Et déjà, la route ruisselle. Les trottoirs s'écartent des périphéries. Quand il pleut, c'est toujours trop par rapport aux sécheresses évidentes qui tapissent l'été. Quand il pleut, c'est toujours fort, lourd, rempli de conséquences, noyé de grondement. Et déjà, la pluie fille à toute allure, sans griffe, sur le dos de la terre. C'est une surface plane où la vitesse de l'eau condamne toute grâce. Quand il pleut, c'est toujours exagéré.

DSCF3212.jpgC'est l'été.

Rien n'est commun si ce n'est le corps en soi. Pour le reste, il faut voir. Le sommeil grésille. Le matin sue très tôt. Les livres ont, en été, une ombre plus large que le reste de l'année. Sans doute parce qu'ils ont l'intelligence tactile de compendre qu'ils ont l'ombre en eux. Les mots, mêmes, remarquez bien, ont le sens plus aigu. Après, c'est déjà une autre saison. Une autre circonstance. Une autre façon, plus élaborée de vivre sa vie. De survivre son existence. Il n'y a pas de comparaison possible. Mais seulement un fait : l'été grossit mille fois l'instant. C'est pour cela qu'il fait chaud. Car l'agitation génère forcément de l'énergie. J'ai à peine formé les mots qu'ils fondent. Et suent. Tout ce qu'ils savent.

C'est l'été.

Et, pour être tout à  fait optimiste, je dirai qu'il pleut du soleil.


Cher Jacques,


     J’attends la fermeture du jour. Avec une attente anxieuse. Viendra-t-elle ? Et surtout, viendra-t-elle à temps ? De ce temps délicieux dont je ne dispose pas pour me permettre de ne pas y prêter attention. Putain de ciel bleu ! Putain de perfection. Putain de terre qui tourne rond quand les seules pensées distinctes qui m’éclairent sont justement celles qui s’épaississent de doute.


     J’attends. Sur le bord d’une consonne, posée comme un récif sur la voyelle du soir, que ce putain de jour finisse. Comme j’ai fini par décider. C’est drôle non, il arrive un instant où l’on décide toujours d’un verbe à l’infinitif ou d’un futur proche. Entre le marteau et l’enclume, il y a mes dispositions à décider de mon sort, de partir, de rester, de terminer un cycle, de ranger mes affaires.


     Sans trop de peine, je rassemble mes idées, éparpillées comme des cris après l’attentat revendiqué par mes faiblesses. J’entends qu’on appelle, qu’on hurle, qu’on se tord, qu’on s’étreint d’être encore. Et moi, dans cette généreuse surabondance de violences, j’attends la fermeture du jour. Avec cette attente anxieuse qui empêche le bonheur de prendre racine.

Je sais pourtant que le cycle est indivisible, je sais avec dureté que, tout à l’heure, dans un temps même très limité, je boirais la dernière goutte de cette volumineuse journée et que j’en serais à dilater le sens des mots pour y puiser de la fraîcheur.


     Je sais que les verrous craqueront dans une indolente discipline et je sais, qu’en plus, les matières utiles à la confection de la nuit, se tisseront d’elles-mêmes, sans effort. Je sais tout cela et pourtant, j’en doute. J’en doute parce que, je pense avec sérieux, que là, tout de suite, j’ai pour une raison inconnue, la force nécessaire au non-accomplissement de cette habitude. Il y a des fois où se sentir au-delà de l’humain prend une lettre capitale. Je m’en veux juste un peu de ne pas avoir, ensuite, le pouvoir suffisant à aller au bout de mon raisonnement physique.


     Je suis épuisé. Vidé de mon sens. Séché des fluides transportant la chair de mon langage. Mes yeux fermés cernent l’étroitesse de l’obscurité. Qui a pu, avec précision trouver le fond de l’obscurité ? Je pense à bouger un bras pour taire l’immobilité réduite à la paralysie de mon corps entier.

J’attends la fermeture du jour avec la ferme attention de ne pas sortir à temps. Comme un bistrot en attente de vide. Les derniers clients pianotent leur aptitude à étirer les minutes pour ne pas partir. Car en partant, ils meurent un peu avec la serrure qui craque. Dehors, il fait toujours plus seul que dedans car nous voilà réduits à la solitude absolue.

     J’attends, avec cette relative anxiété la fermeture du jour pour me prouver qu’enfin, le temps ne s’est pas arrêté sur moi comme ces montres à bon marché qui ne comprennent rien à l’atomique certitude du temps.

Dis-moi que le jour se délite. 

Dis-moi que la nuit commotionne sérieusement cette face de jour.

Dis-moi que le bruit que j’entends est celui de ma volonté à devoir exilé ma carcasse sous une pluie d’étoiles sans nom. Je ne sais plus si j’avance ou si c’est la rotondité de la terre qui me fait glisser sur sa courbe. C’est bon en tous cas d’être réduit au rang de particules volatiles. D’être résorbé, petit à petit, par plus grand que soi. J’attends la fermeture du jour et quand la limite sera atteinte, quand j’aurais essoré jusqu’à l’air des autres, la nuit aura une chance d’être à mes portes. 

     Dis-moi seulement si j’ai la chance que tu viennes avec. Parce que c’est toujours la même interrogation, chaque fin de jour, ai-je une infinitésimale chance de t’apercevoir ? Avec cette attente anxieuse et dépourvue de toute rationalité. C’est une vaine fenêtre à travers laquelle je ne te verrais jamais. Mais cette opulence d’impossibilité me rappelle qu’au-dessus, il y a, malgré tout, une faiblesse imparable : le rêve.

     Et pour ce rêve, je reste disponible. Comme ta voix dans la cave des mots. Où tu attends, avec une attente anxieuse, la fermeture des sens. Qui ne viendront jamais. Dis-moi juste une chose : arriveras-tu avec un léger retard ?



Cher Jacques,




     Ainsi tu vas mourir. Une fois de plus. Une fois de trop. Ainsi, tu vas traverser gentiment la dimension qui te précède vers celle qui t'attend. Sans un regard particulier pour tout ce que tu as laissé.
     Sans doute est-ce cela, la rançon de la gloire : mourir tant de fois qu'à la fin, on ne meurt plus vraiment. C'est mieux, c'est même beaucoup mieux que de vivre tant de fois qu'on ne peut plus vivre vraiment.
     Il existe un cap, un point précis sur la boussole, un trait infime dans sa distinction de trait qui permet de ne plus être tout à fait ici, et tout à fait là-bas. Comme ça, il n'y a plus à transiger. Les gens qui sont habitués à partir, habituent ainsi les autres à leur absence. 08_07_43_accordeon-copier.jpg


     Et de ce fait, quand ils partent vraiment, je veux dire lorsque la vie s'est retirée, on pense qu'ils sont quelque part, suspendu entre le ciel et la terre, en partance, en mouvement, en apesanteur dans un ciel quelconque.
     Or, non, ce n'est pas vrai. Ils ne reviendront plus pour nourrir cet écart entre leur départ, leur arrivée et cette chair entre les deux qu'est l'absence indiscutable.
 
     Regarde toi. Tu es arrivé un jour. Puis tu es parti. Parti de l'horizon de la scène pour ne plus chanter devant le public. Donc le public ne te voyait plus même si tu existais encore, sous une autre forme. Puis tu as pris ton bateau. Puis tu as pris ton avion. Puis tu as pris la vie entre tes dents et tu l'as mordue jusqu'à ce qu'elle saigne de douleur. Puis, enfin, tu es parti comme peut partir un canal, le matin, dans la brume.

     Depuis ce temps lointain, la différence est fondamentale : tu es là, sans y être. Tu es présent sans matérialité. Tu nages sans eau. Tu voles sans air. Tu ris, tu pleures, toutes les démangeaisons du monde ne t'atteignent pas. Tu chantes. Tu déposes encore ton sel sur la fadeur des jours tristes parce que les jours tristes existent encore. L'homme n'a pas conquis le bonheur. La lune oui. L'atome oui. Mais le bonheur non.  

    

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     Il repose sur des évidences complexes, plus complexes d'ailleurs que la chimie, la physique nucléaire, le retour du big-bang. Le bonheur, tu sais ce que sais toi pour ne jamais l'avoir approché. Cette théorie délicieuse qui attire jusqu'au fond le moindre curieux. 08_40_33a_lendemain-copier.jpg

     Non vraiment, je te le dis, la couleur de tes silences ne vaut pas la transparence de tes mimiques solides, plantés, là, devant le public. Je ne sais pas moi, je ne t'ai jamais vu sur une scène, véritablement j'entends. J'ai juste vécu à reculons le temps que j'ai passé à faire ta connaissance sans que tu ne sois  là.

     Tu ne m'as pas facilité la tâche mais l'effort est une vertu. Ce soir, je pense à toi avec un attachement aux heures qui arrivent. Quand le 8 aura basculé dans le 9. Quand trois décennies auront retroussé leurs manches pour nous ramener à l'instant T où, finalement, tu t'es décidé à partir pour de bon. 

     08_41_32_rn20-copier.jpgS'il reste un espace vierge que tu n'as pas conquis, c'est qu'il n'y poussera jamais rien. Ni mots. Ni musique. Ni herbe. Ni acide. Ni feu. Rien qui ne soit léger en tous cas.

     Demain, c'est le 9 octobre, et dans le pire des cas, tu mourras encore. Et tout se passera bien. Car je suis si habitué à tes départs, et si peu habitué à tes retours, que je ne changerais rien à mes pauvres habitudes : je t'écouterais comme si de rien n'était. Comme si une porte allait s'ouvrir. Et qu'en entrant tu oses me parler d'autre chose que d'un prochain départ.




Les photos sont signées du photographe Yannick Pirot.  img019.jpg





Cher Jacques,

La distance qui sépare l'arrivée du départ dépend de l'intensité qui se concentre entre ces deux limites. Tu vois, le problème avec les faits historiques, c'est qu'ils doivent être rapportés avec la plus grande rigueur. Et c'est sans aucun doute pour cette raison, qu'un jour, les hommes inventèrent les légendes pour se départir de la réalité devenue trop rigide.

     Ainsi, il existe des adieux qui valent des bonjours pour la simple raison qu'ils n'ont jamais eu lieu. Les traces qu'on peut laisser ont cette caractéristique irréversible : elles signifient quelque chose. Un pas, un retour en arrière, une marche en avant. Bref, les traces que nous laissons, même sans bien le vouloir, racontent bien plus tard nos faits, grands ou insignifiants. A Vesoul, tu as laissé des traces. Une signature sur un livre d'or. Une promesse dans une tête de parler de la ville. Tu as posé ton corps dans l'ondulation de l'air et depuis, les témoins de cette scène, t'ont gravé dans leurs yeux. Cela vaut une histoire. Une histoire dans l'Histoire, c'est-à-dire la tienne. Et chaque fois, le devoir crève l'évidence : on se doit de respecter cette histoire, sans rien retrancher, sans rien ajouter.

     Ici, à Vierzon, cette histoire n'existe pas. Elle n'est que suppositions, supputations, hypothèses, conditionnel. Venu ? Pas venu ? Mystère. Finalement, quarante ans plus tard, quarante ans après ta chanson, la même question tord les mêmes lèvres. Le même doute nourrit la même légende. Si tu étais venu, finalement, si tu avais foulé le sol et laissé des empreintes innéfaçables, si tu avais pesé de ton poids sur la façon de bâtir cette ville autrement et si, enfin, j'avais face à moi les traces indéniables de ton lien avec Vierzon, je serais obligé, ce soir, à cet instant précis où la nuit a déjà baigné le superflu de cette journée, je serais obligé de raconter, avec le souci scrupuleux de la fidélité, ce passage historique où, pour une raison précise, tu décidas de t'arrêter ici, de t'attabler et d'engourdir l'air vif avec une chanson. Déjà cela, c'est de la fiction...

     Voilà. Je serais devenu historien et non pas rêveur. Je serais devenu le raconteur de cette histoire fantastique et non plus le devineur insatiable de mes points d'interrogation.

     Pour toutes ces raisons extraordinaires, je te remercie vivement de n'être pas passé, dans la lumière de ta célébrité. D'avoir seulement frôlé les murs, sussuré notre nom, parcouru d'un doigt le seuil de cette ville, d'avoir posé, quelque part, une clef de mystère qui n'a aucune serrure, si ce n'est celle, en ce moment, du plaisir fabuleux que je prends à chercher l'introuvable.

     C'est étonnant non ? Vesoul doit maintenant narrer avec la précision historique qu'elle te doit, le chapitre glorieux de sa célébrité, qu'elle te doit aussi. Aujourd'hui, à l'abri des tentations biographiques qui dominent pour le trentième anniversaire de ta disparition et le quarantième anniversaire de la chanson Vesoul, Vierzon par mon intermédiaire, doit seulement imaginer cette histoire qu'elle ne possède pas.

     Ces lieux que tu aurais pu toucher. Ce train que tu aurais pu prendre. Ce verre que tu aurais pu partager au Buffet de la gare. Cet air étonné en traversant la ville, dans ta DS, engorgé de voitures enfilées commes des perles sur le fil de la nationale 20 ou de la nationale 76. Imagine toutes ces choses que j'ai à ma disposition... Toutes cette matière de fiction, de légendes, de situations, de regards et de souffles. C'est inifini, grandiose, c'est une somme qui me dépasse. Et que je tente de dépasser pour relier ton nom, Jacques, à celui de Vierzon comme tu as pu relier Vierzon, à ton nom Jacques.

     Finalement, le big bang généré par ta chanson est bien en expansion. Je confirme. C'est à moi et à moi seul de raconter l'histoire qui te va le mieux. Et l'avantage que j'ai, sur toutes et tous, c'est que je sais qu'au-delà de ta chanson, il existe un monde parallèle où les mots que j'aligne ont le bénéfice de la vérité. Puisque c'est la mienne. Et elle ne sera jamais soumise à la rigueur sans relief de la vérité historique.

     Alors, cher Jacques, merci. Et que ton histoire commence...

(la couverture, plus haut, est issu du numéro 48 de l'hebdomadaire Le patriote illustré du 27 novembre 1948, dans lequel, un article rendait compte de l'adieu de Jacques Brel, à la scène.)



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