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undefinedCher Jacques,

     Il tombe une drôle de soif sur la sous-préfecture tranquille. En pluies de gorges sèches. En averses déshydratées. Voici venu le temps des phrases atypiques. Les mots n'ont plus leur raison d'être. Ils ne sont plus les mots qui pleuvent dehors. Ils ne sont plus ceux-là qui, d'ordinaire étalent leur sens de l'à-propos d'une unique manière, sans distordre leur définition. 
Et la sous-préfecture fête la sous-préfète. 

     Ils n'ont plus la droiture de leur académisme. les voilà faits, ces mots, d'une étrange traversée, d'un curieux paradoxe, au service d'une différente nécessité que celle, stricte, d'être le reflet parfait de la pensée qui m'encercle. 

Il pleut des orangeades et des champagnes tièdes. 

     undefinedCe soir, les mots sont d'une autre planète, d'une autre pesanteur, écrits pour devenir l'harmonie introuvable qu'ils portent tous en eux, sans en avoir conscience. Ils courent comme des fous dans les rues de ma sous-préfecture et dégringolent, leurs bruits de casseroles, jusqu'au fond des cafés animés d'une puissante passion. 
Je fais la tournée de tous les soirs d'été, pendus comme des mots à des lèvres dociles. Lentement, dans la ville, la nouvelle se répand. Ce soir, les mots sont la buée de la chaleur humaine : le liquide nomade qui transite des bouteilles aux verres, des verres aux gosiers, des gosiers aux braguettes, des braguettes aux cuvettes, des cuvettes aux conduites, des conduites aux... fleuves. 
     Les mots, ce sont les évidences frappées au coin des propos spontanés : ce sont d'imparables vérités qui explosent à la lumière. Ce sont de délicieuses contradictions que n'égalent aucune figure de style. 

La chaleur se vertèbre, il fleuve des ivresses. 

     undefinedCe soir, les mots collent aux vitres, aux murs, au sol, au plafond, aux doigts, à la raison. Ce soir, dans le périmètre rétréci du comptoir, les mots ont perdu le contact avec la terre. Il faut prendre du recul, il faut savoir regarder de haut, faire abstraction de toutes les formes qui existent pour voir dans ces mots-là, la finesse de leur partition. 

C'est l'heure où les bretelles soutiennent le présent. 

     Et quand la lumière se prend les pieds dans le tapis, quand l'heure tardive dépose la nécessité de mettre tout le monde dehors, quand le soleil aux rayons d'alcool s'est dissous dans le trop-plein, quand il faut fermer pour pouvoir rouvrir demain, les mots deviennent généreux. 
     Sais-tu combien j'ai du attendre aux portes ouvertes pour en saisir de lourds, les hisser sur le rivage et repartir avec, plus homme que le précédent ? 

     undefinedVoici venu le temps des phrases atypiques, des phrases d'un continent échappé des limites. C'est l'heure de fermer, de passer le balai dans les jambes de ceux qui sont enracinés. C'est l'heure où les mots se dilatent. Comme les artères de la syntaxe. Pour définir d'autres priorités. D'autres circonstances plus favorables. Ce soir, la ville se marie à elle-même et se donne la chance de pouvoir exister dans les mots des autres. Avec infiniment de désir instruit. Et de désir parfait. 
    Sais-tu combien les toits, les trottoirs et les rues, les ombres effilochées sur des murs sans fenêtres, sais-tu combien le ciel gras des automnes fluviaux ont transpiré des mots que tu leurs as offert ? Ce soir, c'est l'heure d'admettre la vérité. L'heure de se regarder en face.  
       
     Les issues sont béantes et la chaleur s'étale comme un liquide sans gêne. J'entends de par l'air lent se poser tes paroles, se hisser ta musique, se transpirer ta voix. La ville aux quatre vents clignote le remords et cette sous-préfecture se rêve en capitale mais sans vraiment y croire. C'est l'heure où dans une communion frappante, ta chanson tombe en crue sur la ville tranquille. 

     undefinedAllez, chauffe, Marcel, chauffe. 
De toute façon, maintenant, nous ne serons plus une ville comme une autre. Ni une sous-préfecture tout à fait ordinaire. Certains posent le pied quelque part pour y être chez eux. D'autres posent une chanson qui sert alors d'air pur, de paysages et d'histoire. 
T'as voulu voir Vierzon. 
Et on t'a rencontré. Tu es un soir d'été dans ma sous-préfecture.






undefinedCher Jacques,


    J'avais des mots en trop à mon vocabulaire, des aubes inédites guettaient mes jours lunaires. Mais je n'en savais rien. J'avais sur les épaules, le scénario d'une ombre qui jouait mon propre rôle. 
J'avançais, l'âme à vif, dans mon corps parallèle, jamais je ne m'étais senti si peu de moi. Le regard engourdi au bout d'une ficelle. La mort frappe debout parfois. 
    Dans le ciel acculé au vide de mes gestes, j'essayais de transcrire, au mieux, sur mes buvards les larmes que la vie enseigne avec le reste et qui ne sont jamais les fruits de nos hasards. 
    Je bordais, chaque soir, mes vides à venir. Que reste-t-il vraiment quand plus rien ne s'ajoute ? Le silence est vertueux pour apprendre à souffrir quand toutes les vérités se transforment en doutes. 
Je m'étais abrégé, résumé à l'extrême, à devenir cette flaque boueuse de moi-même. Et quand je relevais la tête pour souffler, l'air avait disparu. La nuit était tombée. 
    J'en voulais à l'esprit qui habitait ma tête mais ce n'était que moi replié dans son coin, j'essayais de saisir les rires de la fête. Lorsque je m'approchais, j'étais encore trop loin. 
    J'avais confié mon corps à des frissons virtuels, seuls capables d'éteindre les murs qui me rongeaient. Je faisais du futur mon présent naturel. Mais rien n'y suffisait. 
    J'ai des mots inédits dans mon vocabulaie. Tes mains contiennent tant d'amour et de lumière. Ce sont elles qui sont venues entourer mes épaules pour me faire jouer enfin mon propre rôle.

    Maintenant, je le sais, c'est une autre évidence, c'est un autre concept, une autre théorie, une invention majeure juste au bord de tes gestes. Je ne sens ni le poids de ces pourquois de trop, ni même les réponses qui font pleurer mes mains. 
    A quoi bon se soumettre à la force des mots, quand parler, tout à coup, ne sert vraiment à rien ? A quoi bon se forcer à retenir nos restes, à taire le désir qui transperce nos mots, à quoi bon oublier l'essentiel et le reste, pour croire qu'on est libres. Nous libres ! C'est idiot.    
   Maintenant, je le sais, c'est une autre évidence, c'est un autre concept, une autre théorie, je sais que tu existes et même dans l'absence, je n'ai plus doit au doute que rien ne justifie. 
    Je ne demande rien car ce qui nous échappe, c'est cette part de toi et cette part de moi et qui, dans l'absolu, marchent, courent et attrapent ces autres parts de nous qu'on ne contrôle pas.


                                                                                   *********


Nos heures sont des aventures,
Des sentiers volés au désir,
Des bouts de sort que l'on conjure,
Du mieux en soi contre le pire.
Ecrivons notre histoire dans l'histoire,
Nos bras fermés sont provisoires,
Ils ne retiennent rien de nous.
Mais quand ils s'ouvrent, tout à coup,
Nos corps s'écorchent sans le vouloir
Au corps de l'autre qui veut tout :
Aimer à ne plus être soi,
Caresser l'aube jusqu'au soir,
Rester un peu au bord de toi
S'asseoir tout près du temps et croire
Qu'un jour, on ne se souviendra pas.


                                       *******


undefinedL'hôtel tournait le dos au soleil délavé
Par la pluie, par le vent, par le monde tout entier.
Dans la pâleur du soir, une enseigne criait
Une lumière rouge aux étranges reflets.

Le trottoir avait pris des allures de grand'route
A l'heure fatale où l'homme est seul devant son doute.
Les épaules engourdies dans un long manteau sombre
Je marche entre les gouttes, mes désirs et mon ombre.

Il faut rentrer, je pense, mais en suis-je aussi sûr ?
Les derniers grains de jour se perdent au pied des murs,
J'en ramasse de quoi alourdir ma fortune
Comme des éclats d'or décrochés de la lune. 

C’est ma rue. Je la sens. A travers l’air humide,
La nuit s’est installée, les pieds au bord du vide.
Il va falloir pousser la porte de l’immeuble
Et caresser d’un doigt la poussière des meubles.

Je me retrouve enfin au bas de l’escalier.
Quelques marches tenaces sont encore à dompter.
Je m’apprête à tourner la poignée de la porte.
Je renonce à le faire. Que le diable m’emporte !

 

Cher Jacques,


    L'équilibre est rompue. Le cercle a mal aux dents. La ligne droite est fatiguée. Le poids ne suffit plus à faire taire la balance. Je ne dors que d'un oeil, l'autre guette si je dors. Je boite d'une main et j'écris comme un pied. Mon Dieu que m'arrive-t-il ? A l'heure de partir, je me vois arriver comme un vieillard étrange que la mort aurait ranimé. 

    L'équilibre est foutue. Et j'entends ta chanson, aspirer dans ses rimes les villes qu'elle possède. Et ça fait des grands slurp, et ça fait des grands slurp... L'horizon s'est laissé approcher. Quand je me mets à nu, je suis tout habillé de tes mots qui arrivent, en flaques, en crues, en fleuves vers les remparts fragiles de ma ville en question. Je sens tous tes couplets se repeindre le présent même s'ils viennent un peu de tout ton cher passé. Je prends tes majuscules comme des compliments et ta soif de voler comme ma liberté. 

    Je ne crois pas aux rimes poinçonnées de hasard. Je sais que ces bijoux ont bien trop de valeur pour les sous-estimer dans des tailles de fortune. Je soupçonne des choses, en fait je n'y crois guère. Je déroule ton refrain et tes accordéons, tes éclats de flon-flon qui tapissent les rues. Dans les angles saillants, je m'y écorche un peu. Existe-t-il, au fond de toutes les certitudes, une plus forte que les autres, une plus dure, une plus pierre, plus ciseau, plus feuille et plus puits qui soient toutes les faiblesses et toutes les forces de toutes les autres. Existe-t-elle quelque part cette certitude d'airain qui me donnerait un signe d'explication en guise de compréhension.

    Je dois dire que je cherche. Il y a là un mystère qui me tient en haleine. Je refais le parcours que tu n'as jamais fait. Si tu étais venu, je t'aurais musardé dans les plis inconnus de ma ville en suspend. Peut-être en aurais-tu composer des virgules, des points de suspension ou des rimes entières. Je t'aurais dit tout ce que j'en sais et pour le reste, je sais que j'aurais tout inventé pour ne pas rester muet devant ta musique en devenir. Car il n'y pas de mot mal accomapgné. Il y a juste la solitude des mots. Et ceux-là, je les sais qui t'attendent encore. Alors, si tu étais venu comme un grand visiteur, de ces grands visiteurs qui prennent à témoin les lieux qui les regardent, je t'aurais emmené au bord de mes enfances. J'utilise le pluriel, car l'adulte qu'on devient a besoin de savoir qu'il a déjà vécu de très nombreuses fois en regard de la vie qui ensuite se conjugue au très singulier. 

    Voilà de quoi aurait été fait ton parcours ici, entre cette envie d'affirmer et cette envie de garder le secret pour les couplets de ta chanson. Je sais des terrasses ouvertes comme des écluses vives qui auraient pu soutenir tes comparaisons. Il n'y a pas de Bruxelles ici, il n'y a pas de Flamandes, peut-être de vieux amants qui se mangent des yeux et se rejettent des regards. Il y a sans doute du toi, dilué à haute dose. Il y a sans doute un peu de mérite dans cette ville si l'on considère qu'elle a mérité de figurer dans ton répertoire. Tu vois, toutes ces questions sont d'origine. Elles n'ont pas vieilli. Elles n'ont pas fini d'étendre leur interrogation par-delà, je peux le consentir, le fluide anodin de ce mystère épais, du pourquoi tu as choisi cette ville plus qu'une autre. Et quel plaisir, s'il existe, t'a poussé à la rimer, à la couplet, à la chansonner avec autant de ferveur.

    Parfois, dans l'absurdité des réponses qui m'arrivent, je pense en souriant que rien ne viendra étayer mes hypothèses et que c'est quand même peut-être, avec presque pas de murs, et il fera bon y être... Voilà. Parfois, ce non-sens me pousse à faire pousser des mots le long des sillons infinis que tu as tracés en citant Vierzon. Toute la ville peut s'en foutre. Je sais que nous sommes une poignée à nous accrocher à ta tendresse et à tes mystérieux miroirs. Une poignée à courir après l'innacessible étoile. Une poignée à sourire à la douceur du soir qui descend. A cet instant précis, Vierzon a dans le coeur un sentiment de grandeur. Qu'il serait temps d'affirmer avec autant de mordant que tu mords dans Vierzon quand tu chantes Vesoul.




undefinedCher Jacques,


    Peut-on vivre dans une chanson ? Aimer dedans ? S'y retourner comme chez soi ? S'y perdre comme chez les autres ? 
    Peut-on respirer dans une chanson comme on respire l'air libre prisonnier de nos instincts ? Comme on soupire de joie dans nos tristesses fourbes ? Comme on peut faire semblant en faisant croire le contraire ? 
    Peut-on grandir dans une chanson, étirer son enfance jusqu'à l'adolescence et dilater son âge dans ses atomes d'adulte ? Est-ce que ça peut servir à cela, une chanson ? Servir à tant de choses qu'elle ne sert plus à rien ? 
    Peut-on s'impliquer dans une chanson comme on s'implique vraiment dans la vie qui n'est pas la nôtre au point de s'occuper de ce qui ne nous regarde pas ? 
    Peut-on tuer avec une chanson au point de la brandir comme une arme massive contre les cons qui règnent sur des plus cons qu'eux tous mais surtout moins armés ? 
    Peut-on avoir confiance en une chanson qui, dès qu'elle est créée, échappe à son auteur et saute de lèvres en lèvres, dans la moindre pudeur ? J'en connais des volages, des faciles, des légères et pourtant graves, profondes et bâties pour durer. 
    Peut-on mourir pour une chanson à tel point de la chanter une fois descendu ou une fois monté, histoire de faire l'intéressant. 
    Peut-on espérer d'une chanson qu'elle change une existence, si ce n'est pas la nôtre, c'en sera une autre, une plus triste ou plus lourde, une plus intéressante à changer. 
    Peut-on devenir libre avec une chanson, passée en bandoulière autour de nos corps-cibles, passée à la frontière de toutes nos dissidences pour voir l'autre versant de ce qu'on ne connaît pas. 
    Peut-on se nourrir d'une chanson, sans boire ni manger qui ne soit ses paroles, sa musique et son âme. Qui nous pousse à jeûner pour prendre conscience du vide et de la place qu'il y a pour d'autres douleurs. 
    Peut-on se marier avec une chanson, je veux dire l'épouser jusque dans ses formes et qu'elle prenne la forme qu'on veut bien lui donner.
    Peut-on devenir fou avec une chanson, de cette folie étrange qui arrive en silence, qui se pose près de nous et qui d'un coup nous prend comme si elle nous avait toujours connu. 
    Peut-on vivre dans une chanson au point qu'elle devienne notre air indispensable, notre refrain de vie, notre rengaine d'amour, notre évidence suprême et par-dessus tout, qu'elle devienne notre vie ? 
    Peut-on vraiment aimer tes chansons à ce point ?




Cher Jacques,



    Viens t'asseoir deux minutes. Ce sont deux minutes de bistrot, c'est dire si le temps a le temps de devenir lui-même pour durer ce qui lui plait. Il faut quantifier la durée, peu importe qu'elle s'allonge ensuite. Les secondes se dilatent au rythme des minutes qui elles-mêmes se gonflent comme des voiles d'heures en heures. Ici, la durée-étalon c'est la bière, de l'instrument d'où elle coule à l'instrument où elle tombe. On ne dit pas, quelle heure est-il patron ? Mais combien de bière reste-t-il avant que tu ne fermes ? Et a vue de bock, le patron détermine la meilleure césure qui fait de la soirée entamée la presque déjà nuit. 

    Viens t'asseoir deux minutes. Et parlons. Dehors, tout rétrécit : les pas sur les trottoirs, le jour qui se rebiffe, la distance entre la fragilité et l'habitude. Il est plus que tard pour parler sérieusement. C'est ainsi : il existe des frontières où la libre-parole prend toute sa dimension. C'est ici qu'elle se passe : entre la vitre du dehors et celle du dedans. Quelques millimètres seulement d'épaisseur suffisent à atteindre une autre dimension. Comme du papier et un stylo peuvent régler le sort au vide d'une journée.

    Viens t'asseoir deux minutes. Et dis moi. Dis moi toutes ces choses futiles qui n'intéressent personne. Toutes ces broutilles de vie qu'on entasse pour rien. Ces fausses pièces de monnaie, ces bouchons de champagne qu'on garde en souvenir, toutes les photos ratées dont on peine à se départir. Ces brouillons de toutes sortes qui sont lourds à porter. Je prends. Je prends tout. Histoire de racler les lumières qu'elle possède, si faible qu'on croirait qu'elles sont déjà mortes. Mais c'est faux. Fouille au fond de tes poches et sors moi tes trésors ! Dis moi ce que tu n'as pas dit, soit par manque de temps, soit par manque d'évidence.

    Viens t'asseoir deux minutes. Viens partager mon siècle. Viens écrire sur la table. Viens pousser une gueulante. Je t'offre sur un plateau la liberté suprême de céder à tes vices. Et je remets ma tournée autant de fois que tu veux. C'est moi qui rince, vois-tu, c'est moi qui rince. L'intérieur du bistrot est tapissé de flou. Et derrière ce flou, il y a la certitude que tes pieds sont plantés dans le sol de ce sol. Et que résolument, tu te penches sur lui pour t'arracher à l'ombre dans laquelle tu te tiens. Et je te tends la main pour que tu puisses respirer encore. Et poser ta voix comme on pose ses bagages quand on a tout quitté. 

    Viens t'asseoir deux minutes. Et partageons un verre. Et lisons dans la mousse les idioties à venir. Il y en a qui débordent déjà de te connaître. Et tu en sais d'énormes pour les avoir vaincues. Ah, si l'on m'avait dit qu'en me posant ici, je posais en même temps les jalons de ton retour. J'aidais à ce que ce monde te recrache de nouveau. En fait, j'étais là-bas, sur le trottoir d'en face et je me suis dis, il faut que je fasse quelque chose de ma vie. Je ne peux pas rester sans cesse à t'écouter sans tenter, une seule fois, une rencontre improbable. Je sais qu'ici, dans ces Bermudes bistrotriers, tout arrive sans vraiment forcer le grand destin. 

    Viens t'asseoir deux minutes. Et faisons connaissance. Tu vois, le ciel est clair et la pendule d'argent retient un peu son souffle. Parfois, je me demande si j'ai bien fait de venir. Je me suis acoudé juste avant de m'asseoir. Et j'ai prié vraiment, les poings serrés très fort. Mais ça n'a pas suffi à déclencher la pluie. J'ai toujours aussi soif de mettre de la chair sur tes vieux os de mots. De mettre de la chair sur tes squelettes nombreux que je me passe en boucles comme si ma vie en dépendait. D'ailleurs, elle en dépend.

    Viens t'asseoir deux minutes. Je veux juste te dire... Te dire... Ou peut-être me taire. Ou peut-être partir. Ou peut-être sourire. Je t'avais commandé une bière. J'avais tiré un peu la chaise. Et j'avais fait en sorte que... Une fois de plus tu n'es pas venu mais je dirais, j'ai l'habitude. C'est depuis que je crois. Je me suis mis à croire, je ne sais pas trop en quoi mais j'y crois pour y croire. Alors, je me suis dit, puisqu'il faut bien un jour que ça serve à quelque chose, je vais croire que tu viens, là, t'asseoir deux minutes. Comme un bon vieux copain. T'as sûrement oublié. Ou t'es pas disponible. Ou t'es d'un autre siècle. Et l'on ne peut pas se croiser. J'ai un peu mal quand même. A me relever. Demain, promis, mon Jacques, demain promis, c'est toi qui payes ta tournée.



Cher Jacques,


Il faut absolument que je pense à : 

acheter un avion et un bateau 
aimer plusieurs femmes à la fois 
écrire une chanson d'amour 
écrire des chansons d'amour
écrire des chansons 
écrire une chanson avec Vierzon dedans 
gueuler "morts aux cons"
être beau sans le savoir 
savoir chanter 
avoir envie de chanter 
chanter toute sa vie 
avoir trois filles
fumer quatre paquets de cigarettes chaque nuit
ne jamais éteindre la musique dans sa tête
ne jamais éteindre la lumière
ne jamais éteindre l'inspiration
être Belge
être Parisien
être un peu Vierzonnais
être un peu Vésulien
être un peu de Hambourg, de Anvers, de Honfleur
être un peu de la gare Saint-Lazare
être le suivant de celui qu'on suivait
être de partout
avoir du talent
devenir demain
partir loin 
revenir quand même
écrire une chanson pour Jojo
vivre assez longtemps pour devenir éternel
rester éternel
tout sauf au pire et le pire, c'est ne plus penser du tout.

Mais surtout, je dois penser à :

être une heure, une heure seulement,
Brel, Brel, Brel et Brel à la fois.


                  *********************


Morts aux cons, à bas les lugubres !


Je mangerai vos cervelles à la petite cueillère
Comme vous le faites aux singes dans les restaurants chics.

Je goûterai les pensées de vos boîtes en fer
J'en trierai les déchets, vos tocs et vos tics,
Vos trucs inavouables et vos pourrissements,
Vos poisons pris de force dans des filets de sang.
Je mangerai vos rêves, piqués à la fourchette,
Retirant la peau sombre et les vives arètes.
Je piocherai dans les coins, un bout d'intelligence
Arrosé de vin doux, d'une minute de silence.
A vos mémoires, les Cons, je lève mon godet
Celles, sombres bien sûr, que je décortiquerai.
Je sucerai vos yeux où perce le soleil
Par où rentre le monde, par où sortent vos haines.
Vos deux globes étranges seront deux monts vermeils,
Deux objets saupoudrés de poivre de Cayenne.
Je ne laisserai rien. Que les os pour les chiens
Qui viendront sous la table clocharder leur pitance.
J'aurais vos têtes sombres dans le creux de mes mains
Et vos bouches cousues, enfin, d'un long silence.
Et j'en éprouverai une joie singulière
Celle de manger du Con à la petite cueillère.


Cher Jacques,


    "Sur la ligne 3 du métro de Bruxelles, on peut descendre à la station Jacques-Brel.../... Reconnaissance et respect, Brel accède au Petit Larousse en mars 1969. En France, on le trouve dans un sujet du bac" (1) 
    Et moi, moi, je descends la petite rue Jacques-Brel de Vierzon, toute enrubannée de discrétion, aux limites de l'anonymat. Ici, un peu ici, mais pour ne pas trop déranger. Prétexter d'être là pour dire, on a fait le geste. Mais ne pas peser lourd, allez savoir pourquoi. Ce qui différencie les vivants des morts, au fond, c'est le trait d'union entre leur prénom et leur nom. Règle typographique qui signifie que Jacques-Brel, ainsi trait d'unionné, fait partie du monde des rues, des places, des centres culturels, des collèges... 
    Et moi, moi, je descends la petite rue Jacques-Brel de Vierzon en me disant qu'il faut que je grimpe sur les sommets de ma ville pour habiter un peu chez toi. Je sais qu'il y a mieux à espérer que de nommer une grande rue, une avenue ou une place à ton nom. On fait dans la symbolique douloureuse mais, ici, à Vierzon, (Vierzon, bon sang, Vierzon !), il y a des baptêmes de rue moins poétiques dont les présences reflètent d'anciennes présences révolues. Tu sais, la ville s'est cherchée et se cherche encore des liens lointains avec untel et untel. Elle fouille, aux confins de cette galaxie, dans des archives universelles et tire les ficelles laborieuses de quelques rapprochements de famille sans gloire. Et toi, toi, tu es là, dépossédé ici du rôle que tu y joues. 
    Et moi, moi, je descends la petite rue Jacques-Brel de Vierzon, avec son trait d'union, ses pavillons coquets dans sa cité coquette et une larme de côté pour m'excuser déjà... Foutu silence... J'imagine des cieux plus éclairés par la largesse de ton sourire. Quelque chose de Vesoul dans l'instinct de survie, par exemple. Quelque chose de spontané. Qui dirait comme "merci" ou "encore", "bis", "une autre". Peu importe finalement, les méandres qui t'ont conduit à chanter Vierzon. L'inconscient a sans doute ses raisons et les rigueurs métriques de ta poésie jusqu'aux alitérations qui t'ont fait homme de lettres, ont certainement eu raison de la forme plus que du sens accordé à Vierzon, Vesoul, Honfleur, Hambourg et compagnie... Quoique je doute de l'innocence des mots... Bref, imaginons un instant que Vierzon t'ai ouvert les bras aussi généreusement qu'on le fait ailleurs. Avec une acuité plus forte encore eu égard à cet éclair de génie qui, de ta part, précédait toutes les politiques à venir des offices de tourisme...
    Et moi, moi, je descends la petite rue Jacques-Brel de Vierzon en croisant des fantômes d'époque sur les trottoirs et en ouvrant les boîtes à lettres pour laisser s'échapper l'énergie que tu as emmené avec toi, loin, très loin dans tes Marquises. Si j'avais su, tu vois, je serais né plus tôt. Je serais devenu maire de cette ville, un peu la tienne, tu ne l'as pas volé. J'aurais remplacé la rue de la République qui tire sa langue dans le centre de la ville par l'avenue Jacques-Brel. J'aurais décalé Maurice Mac-Nab, célèbre chansonnier du Chat Noir la nuit et postier le jour, sur le fronton d'un des collèges de la cité pour nommer le théâtre, théâtre Jacques-Brel. Chaque 8 avril, (un peu avant et beaucoup après), 8 avril jour de ta naissance (en 1929) et jour de la naissance du grand Vierzon (en 1937 après la fusion de Vierzon-Ville, Vierzon-Vilalges, Vierzon-Bourgneuf et Vierzon-Forges), j'aurais programmé un festival original qui porterait ton nom. On y chanterait, on y festivalerait, on y Brelerait à satiété, avec les uns et les autres, e tous styles, de tous horizons, de toutes chapelles musicales.  Une statue stationnerait dans l'un des parcs de la ville... 
    Et moi, moi, je descends la petite rue Jacques-Brel de Vierzon... En tapant du pied dans un caillou qui n'est même pas une pépite tombée de ton cabas. Je me dis qu'un jour, au carrefour des évidences et du bon sens, il y aura des dizaines de quelqu'un, des centaines de quelqu'un qui, comme moi, parviendront à faire de toi, une certitude dans cette ville. Comme il existe d'anciens remparts, sentinelles de passé. Toi, je te le promets, Jacques, tu ne fais que commencer à vivre ici.

(1) Olivier Todd, "Jacques Brel une vie"... que je viens de terminer, aux éditions Musiques et Cie 10/18.



Cher Jacques,

 


Mon bateau est une prison 
car je n'ai pas de mer à vendre 
mais le tien est un grand frisson 
à bord duquel tout reste à tendre. 

Ma Belgique est une étrangère, 
je ne suis même pas Flamand... 
Mais la tienne contient père et mère, 
âmes au pluriel, femme et enfants.

Mes paroles sont des plaies à vif, 
je ne sais pas être une chanson, 
mais les tiennes frôlent les récifs 
de tes lignes de flottaison.

Mon bel avion est un tombeau 
car je n'ai pas de rêve à fendre 
mais le tien est large et haut 
entre ciel dur et terre à prendre.

Mes Olympia crèvent de soif 
et mes scènes se tordent de faim, 
mes routes clochardent des autographes, 
des valises sous mes matins.

Mes bourgeois ont le regard froid 
car je n'ai rien à leur montrer,
ni la face qui me fait foi, 
ni l'arrière de mes pensées.  

Mes Marquises manquent d'été 
et de soleils de repentance, 
j'ai du mal à garder fermer, 
mes yeux cloués par tes silences.

Mes amitiés sont en retour, 
sur quelques longs chemins de bière,
aimer c'est juste aimer d'amour, 
pleurer c'est juste être derrière.

Mon accordéon est fané 
dans sa boîte de valse-musette,
Marcel a sans doute trop chauffé, 
de grains en grains, de fêtes en fêtes.
 
Mon Vierzon que t'as voulu voir
en a toujours la chair de poule, 
même si, en guise de mémoire,
tu nous as imposé Vesoul. 



  Cher Jacques,


"Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Des Haubans et halebas"



Emizael vient de dévaler les ruelles de la ville et dans une course uniforme, il avala une côte abrupte comme s’il avait croqué dans une pomme. Les joues rougies par le froid, il parle à voix haute, crie même parfois pour accompagner ses efforts. La déclinaison lui scie les jambes, il touche le sol avec ses mains, concentre sa volonté sur chacune de ses extensions et piétine la nuit qui glisse sous ses chaussures. 

Le promontoire apparaît après plusieurs tonnes de déplacements lourds même si sa frêle carcasse est légère comme une plume dans l’air glacé de la nuit. Il arrive, presque à tâtons, sur le lieu sacré de ses observations. Il connaît, au toucher, chaque centimètre carré de la terre qui lui arrache une respiration saccadée et des douleurs dans les cuisses et les mollets. Emizael est tendre comme les nappes de brume qu’il atteint avec sa tête et qu’il déchire, sans peine, dans ses jeux d’enfant. 

Il a quitté sa maison très tôt échappant, une fois de plus, à la chaleur relative de la pièce où il dormait. Il n’a jamais beaucoup sommeil, il se retient le plus longtemps possible pour ne pas laisser tomber ses paupières sur son regard curieux. Combien de fois son père a-t-il du le chercher entre les murs de la ville ? Combien de fois sa mère l’a raisonné lui expliquant qu’il ne pouvait pas partir ainsi, seul, sans avertir personne ? Qu’un enfant de son âge ne devait pas sortir tant que le soleil ne s’était pas levé. Mais combien de fois Emizael a bravé cet interdit pour étendre son territoire de curiosité, pour nourrir ses envies féroces de multiplier ses petits pas dans les cercles étrangers de ses nouveaux horizons. 

"Prenez une cathédrale
Haute en ciel et large au ventre
Une cathédrale à tendre
De clinfoc et de grand-voiles"

Dans le silence endormi, il s’est hissé en dehors de son lit. Il a acquis, au fur et à mesure de ses escapades, l’expérience toute particulière de marcher sans peser, de déplacer l’air sans la bousculer, d’ouvrir les portes en les apprivoisant pour ne pas qu’elles grincent. Il a cette capacité rare de faire croire en sa présence quand il n’est plus là. Une sorte de dédoublement malin, une ruse qui lui permet de fuir sans être poursuivi.

Emizael vient d’atteindre son petit carré de terre noble. Dans quelques instants, le monde dans lequel il baigne va changer d’ardeur. La nuit pousse l’obscurité à rester mais derrière, le jour installe déjà ses troupes. Le froid mord ses vêtements, cherche à piquer sa peau mais Emizael résiste à toute agression extérieure. En lui, une fabuleuse énergie serpente dans son sang, sous sa peau, émerge au dessus de son crâne et polit, comme des caresses, les dents trop aiguisées du vent coupeur de branches. Bientôt, son manège préféré se mettra en route. En bas, tout en bas, dans ce vase clos de la ville, le silence sera rompu par les activités journalières : les voix, les cris, les marteaux sur les enclumes, le fer des chevaux, le cerclage des roues, le bruissement des passages, les aigues et les graves, les mots et les râles, les pas et les contraintes, ces musiques distordues monteront dans l’air sauvage sans l’atteindre une seule fois. 


"Une cathédrale à vendre
Par des prêtres sans étoile
Cette cathédrale en pierre
Qui se débondieurisée"

Emizael murmure. Ses lèvres mâchent l’air. La lumière arrive. Il la sent venir sur sa lourde monture. Comment une telle masse fait-elle pour se déplacer avec autant de facilité ? Il a déjà vu des armées de centaines de chevaux mais cette armée au cheval unique, cette lumière sans contour arrive au trot en forçant sans peiner les remparts de la nuit. Emizael voit, au loin, une masse blanche ouvrir la route. 

Du haut de son donjon, les cheveux dans le ciel, il vit à toute allure. Le jour va le prendre, c’est sûr. Il n’aura plus besoin de redescendre, obligé d’expliquer à son père des choses auquel il ne croit jamais. Face à lui, le soleil tape comme un fou dans la porte pour qu’on lui ouvre enfin. La lumière coule en bas, monte le long des murs, frappe aux volets, inondait les ruelles. Dans son axe, Emizael sent le moment imminent où le soleil interviendra pour imposer ses ordres. 

Le chantier de l’église Notre-Dame n’attend plus que cela : une bourrasque de lumière que les tailleurs de pierre tente chaque jour d’enfermer à l’intérieur. Emizael suit cette construction avec une attention qu’il ne s’explique pas. De son promontoire, l’église semble tendre le cou pour l’atteindre. En bas, une vie différente érige des murs, extrapole des voûtes, creuse des fenêtres en ogives. 


" Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas"

Emizael se demande qui habitera ici quand tout sera fini ? Qui viendra dans ses lieux qui apparaissent tellement haut à son gabarit d’enfant ? Lui peut-être ? Lui, cet adorateur de lumière, cet amoureux du soleil, lui sera peut-être ce géant qui viendra franchir les portes de cet immense édifice qu’Emizael domine du haut de son poste d’observation. Le jour a brossé l’obscurité à vif avant de peaufiner les détails. Le clocher sans toiture, la nef comme éventrée sont soudées à son regard. Dans combien de temps, l’édifice aura fini de grandir ? Dans combien de temps Emizael pourra emménager ? 

Le soleil vient de percer. Son liquide brûlant s’écarte dans les moindres interstices du chantier atteignant la base de l’édifice, semblant nourrir ses murs jusqu’en haut. Les bruits montent à peine jusqu’aux oreilles d’Emizael. Il aperçoit une silhouette qui semble être son père. Une autre, le voisin. Les hommes ont pris le chemin du travail dans l’aube à peine terminée. 

En bas, la ville vit au rythme de ses flux. L’enfant va redescendre vers les remparts brûlants. Il temps de rentrer vers son destin tranquille. Il ne sait pas encore que l’église sous ses pieds est déjà habitée. 

     Personne ne lui a dit. Personne ne lui dira. Emizael, comme l’église, attend de grandir pour comprendre, dans l’ignorance heureuse de ses rêves d’altitude. 

"Partez pêcher les étoiles
Mais ne vous réveillez pas
CVette cathédrale en pierre
Traînez-la à travers bois
Jusqu'où va fleurir la mer
Mais ne vous réveillez pas
Mais ne vous réveillez pas"



Cher Jacques,


     Plus j'avance à travers ton insolente existence (je parle d'insolence vis à vis de ton talent), plus je suis persuadé que le hasard géographique ou la science phonétique ne sont pas les seuls ressorts qui ont tendu ton choix. Je sais que cette ville, devenue sur le tard une sous-préfecture grâce à un coup de pouce mittérrandien a l'épaisseur d'une grande histoire qui s'est toujours mal racontée ; je sais que ce chef-lieu de canton d'alors n'a jamais eu que de molles passions et de dures combats politiques, idéologiques même, pour lesquels, la tendresse n'existe pas ; je sais encore que son image, en dehors de ses contours, n'a jamais conquis la grâce qu'aurait mérité sa condition. Je sais surtout qu'en dehors de ses travers véhiculés à contre-emploi, cette ville s'est galonnée sur ta partition. Et qu'au lieu de s'offrir les lauriers que tu lui tendais, elle s'est fermée comme une frontière. C'est ce qui rend, finalement, le mystère de ta chanson à la fois précieux et inacessible, comme une certaine étoile.  

     Je ne peux pas me contenter de la seule existence d'une consonnance favorable à ton délire d'acrobate. Je reste persuadé qu'un courant plus profond a traversé ton inspiration et en même temps, l'aspiration de Vierzon à devenir dans ta bouche, une étape brélienne. A y regarder de plus près, ce privilège est rare. D'autant que tu n'a pas écrit une chanson confidentielle. Tu as créé un succès doublé d'une âme sans précédent. Et figure toi que Vierzon figure en haut de l'affiche. Vierzon se retrouve accroché à la plus haute branche de l'arbre. Et elle n'a jamais été capable pas plus qu'elle ne l'est encore, de prendre à bras le corps cette notoriété qui est la sienne au coeur même de ton immense talent. Vierzon, capitale d'une de tes chansons et pas capable de se doter d'un B majuscule, B comme Brel bien entendu.

     J'ai retourné le problème dans tous les sens. J'ai cherché à comprendre le sens objectif de cette négation, de cet acte manqué, de ce rendez-vous mort-né, et je suis parvenu à cette conclusion sévère qu'à part l'ignorance (mais en 1968, ton succès était confirmé), la bêtise (celle d'ignorer volontairement l'impact positif de ta chanson) et la vanité (croire qu'on sacrifie son indépendance et son intégrité dans un art considéré comme mineur : la chanson), il n'y a guère d'autres motifs pour avoir gâché une si belle chance d'être différente. Alors que d'autres villes, et Vesoul l'a prouvé, ont ouvert leurs bras avec bonheur à cette notoriété qui leur tombait du ciel. En quoi, quarante ans plus tôt, Vierzon a pu croire être prise au piège, celui d'une moquerie imaginaire, d'une sérénade péjorative, d'une insulte sans fondement ? 

Cette chanson est un fabuleux paradoxe. Elle est aussi la démonstration qu'on peut penser différemment d'une même chose au point d'en sacrifier quelque part son destin.

     C'est extrêmement douloureux. Quarante ans plus tard, et surtout trente ans après ta mort, Vierzon n'a rien aujourd'hui à quoi s'accrocher, si ce n'est à ton absence et à son absence de lucidité. Si ce n'est un regret de plus en plus collectif de n'avoir pas su plus tôt capter le bénéfice de ton aura sur cette ville aux quatre feuilles que sont ses quatre grands quartiers. On peut toujours arguer du fait que le passé ne rembobine jamais ses erreurs et que seul compte, en fait, les ressources de l'avenir, je suis intimement convaincu qu'une partie du futur portera les traces de ton passé. D'autres l'ont fait et le font et nous serions les premiers à vouloir prendre un train que nous n'avons jamais pris.... 

     Pas un angle de rue, pas une rue allongée, pas un coin de canal, pas une once de terrain qui ne porte, depuis tout ce temps, le poids d'un manque fastidieux : la non-reconnaissance d'une évidence particulière. Pas celle d'être une capitale machin-chose ou d'être une ville de ceci-cela, d'être artificiellement héritière de... Les exemples ne manquent pas et les projets non plus. Pourquoi ne pas simplement dire, aujourd'hui, avec simplicité (l'admiration suivra), Vierzon, ville de Jacques Brel. Et d'admettre que sans ta chanson, Vierzon ne serait pas tout à fait ce qu'elle est, arrachée de l'anonymat, extirpée de ce nombril héxagonal, reconnue comme étant ta propriété phonographique et intellectuelle. Vierzon ne serait pas Vierzon si tu n'avais pas voulu voir. Sauf que si Jacques Brel a voulu voir Vierzon, Vierzon ne veut pas voir Jacques Brel. Mais je te le dis, si c'était à refaire, chantes une autre ville ! C'est tout ce qu'elle mérite.



  Cher Jacques, 


     Le manque d'histoires a blanchi les mémoires et asséché les souvenirs. Comme quoi, sans actes même anodins, sans action même répartie, sans indice de ton appartenance quelconque à cette terre vierzonnaise, et surtout, sans la volonté exclusive d'inventer des preuves en guise de rêves, la pluie a outrageusement balayé tes moindres poussières dans d'improbables chroniques souterraines. 
     J'ai beau, avec les moyens d'une certaine technologie que tes visions du monde et des hommes auraient pu soupçonner avant même d'être pensé, battre les champs de cette ville dans des moissons virtuelles, je m'aperçois avec désarroi que le retard ne se rattrape pas. L'heure dite et passée ne revient jamais une seconde fois. 

     Je regrette, avec insistance, que le désir maternel ne m'ait pas inventé plus tôt pour les besoins d'une cause noble : je serais né, disons, dix ans plus tôt. L'anniversaire de ma première décennie aurait été copieusement arrosée de ta chanson Vesoul. Qui sait, ma mère m'aurait peut-être abreuvé de ton disque et, inconsciemment imprégné, je m'en serais remis, sans le savoir, aux vertus de ta musique et de tes mots. Quelques années plus tard, à la faveur d'une éclosion poétique, plus urticante que printanière, sans que j'en connaisse l'exacte raison, je me serais mis à aimer plus que tout ton univers dont j'aurais dévoré les vertus et les accents. Mon adolescence se serait tendue dans les ressorts pompidoliens et giscardiens et j'aurais compris, de ton vivant, le sens particulier que tu donnais non seulement à ta vie mais à la vie de tes chansons. 

     Avec un peu de chance, j'aurais approfondi dans la solitude adolescente qui était la mienne, une adoration sans vénération, une passion sans exagération. Je t'aurais aimé de cette façon qu'on aime les gens innacessibles. 

     C'est ainsi que j'ai découvert, à la faveur de vacances normandes, dans la ville natale de mon père, à Dieppe (il est né à Arques-la-Bataille, juste à côté), une cassette de Léo Ferré qui traînait dans la chambre où je dormais. Le vieux lion, sur la jaquette, me regardait de son regard étrange et je me demandais, dès lors, quel son et quels mots allaient sortir de cette lecture. Ce fut un geste étonnament fulgurant de conséquence puisque ce que j'entendis, me buvait autant que je buvais ce que j'entendais. 

     Sans partage avec l'extérieur, j'ai écouté, réécouté, écouté encore et sans cesse, cette musique et ces mots. Je me souviens avec exactitude des sentiments qui me traversèrent. Je me passais en boucle Avec le temps sans savoir qui était vraiment Léo Ferré et sans comprendre non plus toutes les subtilités de Léo Ferré. Mais voila. J'ai aimé. Et à 13 ans, quand on aime Ferré, on aime une éternité. A la seule différence, c'est que j'ai su que Ferré était vivant et qu'au fond de mes désirs, je savais aussi que je parviendrais à les combler : ceux de le voir sur une scène. L'approcher. Ce qui fut fait, un soir, à Bourges. Et je n'ai plus jamais été le même jeune homme. Plus jamais. Pour des milliers de raisons. 

     J'imagine, rétrospectivement, que si ces vacances tranquilles et tranchantes, tranchantes par le cours abrupt que pris alors ma vie, ce fut non pas une cassette de Léo Ferré mais une cassette de tes chansons que j'avais découvert, je pense avec une conviction pesante, que l'effet produit, sans qu'il soit identique, en aurait été proche et tout aussi décisif. De la fascination mêlée à de la jalousie car, à l'époque j'écrivais déjà et je m'en voulais quand même, après avoir écouté Léo Ferré, de ne pas pouvoir écrire ces choses-là. Moi aussi, vois-tu, j'ai eu ma quête...

     Nous sommes donc au milieu des années 70 (je serais en 1958 pas en 1968...) et au lieu de découvrir Léo Ferré, que fatalement, à travers toi, j'aurais découvert, je cimente notre relation, toi le chanteur et moi l'auditeur. Avec cette certitude en forme d'espoir : te voir, peut-être un jour. Même si, même si... 

     Dès lors, j'aurais pris à mon compte ta chanson Vesoul sachant qu'elle vivait d'autant plus que tu étais vivant. De ce monticule vierzonnais où je pouvais t'entendre à ma guise, j'aurais défendu l'idée que personne ne nous avait aussi bien chanté depuis que Vierzon existe. 
     Bien sûr, j'aurais eu vingt ans à ta mort, et non dix. Bien sûr, j'aurais pleuré, tu aurais été seul devant mais, moi, des milliers, des millions derrière. Bien sûr, à vingt ans, plus qu'à dix, je me serais auto-proclamé brélien, dans le sens où ton esprit aurait versé dans le mien. J'aurais fait de ta survivance dans ce monde, ma cause. Je t'aurais accompagné du regard jusqu'aux Marquises. Et Vierzon serait devenue l'une de tes capitales.  

     Je suis né dix ans trop tard. Et Vierzon se réveille quarante ans trop tard. Trop tard, sans doute pas... La meilleure preuve de ton éternité, c'est ton talent. 

     Quand Léo Ferré est mort, j'avais en moi le sel de ses chansons qui avait imprégné mon sang. J'ai senti une tristesse lasse et fataliste. Toi, je refais le chemin que je n'ai jamais fait. J'ai plaisir à te dire, que la nuit sera longue, à devenir demain. 

     Eh monsieur Richard,
chantait Ferré, un dernier pour la route ? 
     



Cher Jacques,


     C'est la dernière saison sur le chemin qui descend. Je le sens étranger à toutes tes variations. Pourtant, je sais des pas qui peuvent le soulever. J'ai reconnu ici tous mes cailloux d'enfance et si j'écoute bien, les murmures diffus qui secondent le silence, doivent m'appartenir. Il y a mille façons de posséder un lieu et mille autres pour qu'un lieu me possède. Je sens encore l'uniformité des traces d'un ancien destin qui ne m'avait pas plu. Quitte à vivre une vie, autant choisir la sienne avec ses propres mots, sa propre mélodie, ses propres instincts et surtout, surtout, sa propre façon d'errer où les autres n'errent plus. Pour toutes ces raisons particulières, je me suis arrêté de marcher un peu sur le chemin qui descend.   

     J'y voyais les travers de la ville et la consanguinité des efforts de chacun pour s'y perdre en douceur. Il y quelques temps, j'aurais sans doute tourné le dos à cette étrange parabole de lumière, de rectangles et de carrés, qu'est devenue cette ville aux fragiles principes. L'archéologie moderne a cet avantage : elle s'intéresse aux relations aériennes et plus du tout au passé souterrain. Dès lors, tout se dégrafe au grand jour : les rues, les passages, les coins d'immeubles, les escaliers de pierre, les abris en fer forgé, les ombres qui s'arrêtent au seuil, l'esprit de la communauté qui bruisse tard dans la nuit. Et du haut de ma solitude, sur ce chemin qui descend, je repasse les plis intransigeants de cette folie urbaine que je ne vais pas tarder à rejoindre. Je plante quelques objets pointus dans la décision de mon départ, histoire de signifier qu'il est toujours douloureux de s'arracher à ses certitudes, à ses cercles chauds et à ses balades familiales. 

     J'ai vidé, ici, l'eau de mes déroutes et j'ai épuisé la soif et la faim de connaître ce qui a pu toi-même te tenter. Ne me dis pas, de ton escale sous le soleil, que le hasard déjoue les vérités. je n'y crois pas. Je suis tenté de croire, et cela de plus en plus, que les mots rendent esclaves. Et que les tiens ne sont pas plus complaisants que les autres. Dis-moi ce qui a pu chavirer ta langue, dis moi ce qui a pu emporter la partie, dis-moi, moi qui suis sur le chemin qui descend, ce que la prononciation du nom de cette ville avait de caressant, de chatouillant, de plaisant, d'amusant. Il y a, au bout de ta démarche, un épithète forcément doué pour la qualifier. 

J'ai feuilleté moi-même l'annuaire des communes de France. 

     Quelle tâche fastidieuse. Trente mille chansons en puissance, te rends-tu compte du travail. J'ai lu des noms de ville comme autant de rimes potentielles, comme autant de destinations inventées. Je suis allé au bout pour énumérer la colonne des V. A moins d'y avoir noué une relation particulière, je ne vois pas de raisons fondamentalement suffisantes pour citer Vierzon sur la bonne foi de son Z, de son ZON, de IERZON (oublions le V). Quelque chose de rare ou d'anecdotique s'est substitué à la rigueur du sens que tu souhaitais porter dans ta chanson. Que représentait donc Vierzon, en 1968, dans l'angle de la France embarricadée? 

     Je soupçonne que ce nom te trottait dans la tête bien avant cette année-là. Et qu'à un instant T, dans ton parcours, de villes en villes, de traversées en traversées, de nationales en nationales, de restaurants en restaurants, tu as du tomber nez à nez avec le risque de cette ville, le risque qu'un jour, dans la mûrissement de ton talent, elle te vienne aux lèvres comme l'eau à la bouche.

     Sur le chemin qui descend, j'embrasse à pleins regards la luminosité des réverbères et des enseignes auréolées. Quelque part, dans le fouillis du temps, un arc électrique a produit une réaction en chaîne qui s'est propagé par l'intermédiaire de ton corps. Je ne sais pas si je dois y croire mais ce que je crois, c'est à la force inouïe qui est née de ton désir d'inscrire, pour une raison que je m'efforce de découvrir, d'avoir trouvé Vierzon à chanter. Tu me contrediras sans doute, j'adore la contradiction, mais il y a des villes nées pour toi. Et si la ville s'endormait, tu n'en n'as pas oublié le nom. J'ai fini par épuiser le chemin qui descend. Pour rentrer chez moi. Chez moi, tu sais bien, c'est aussi chez toi.



Cher Jacques,
Cher Fernand,



"Lui dans sa dernière bière,
Et moi dans mon brouillard,
Lui dans son corbillard,
Et moi dans mon désert"

     J'ai tes cendres dans ma sacoche, nous roulons vers une autre idée, celle que la mort n'est pas si moche au regard du mal qu'elle nous fait. Cette fois-ci, mon cher Fernand, tu es derrière et moi devant, fendant la bise du matin qui sèche, sans vraiment le vouloir, le squelette de mon chagrin. J'ai plein d'os dans ma peine et peu de chair dans ma tristesse. A force de pleurer sans cesse, on épuise jusqu'à ses mains, on épuise jusqu'à ses fesses d'être assis là, sans lendemain. On épuise jusqu'à sa vie, trempée par l'eau qu'on ne boit plus. On épuise jusqu'à ses envies d'être sous terre en vivant dessus. On épuise jusqu'à ses "enfin" qui n'ont jamais rien résolu, ni nos phrases dont on sait la fin, ni le détail du superflu. 

" Toi toi toi tu sais pas tu dors
Mais c'est triste à mourir
D'être obligé de partir
Quand Paris dort encore"


     J'ai tes cendres dans ma sacoche et nous roulons vers je ne sais plus. J'ai égaré la direction, le nord, le sud, l'heure, les saisons. Il y a dans l'esprit des limites, un doute froid qui les habite : jusqu'où aller pour être ailleurs ? Jusqu'où aller pour être mieux ? Jusqu'où aller pour arriver ? Jusqu'où aller pour foutre à Dieu le poing dans le ventre qu'il mérite ? Si de là-haut d'où tu crépites, tu arrives à le croiser, dis lui qu'on viendra à plusieurs. Je n'ai pas pu t'accompagner, je suis lâche, lâche et désolé mais qui porterait ta mémoire, si demain j'étais allongé, dans la gueule d'un crématorium, pour cuire ma viande congelée ? Te rends-tu compte si je devais partir avec ton fardeau de défunt ? Qui aux autres pourrait raconter que tu étais quelqu'un de bien ? Quelqu'un de facile à porter ? Te rends-tu compte, si je devais, sous l'action d'un feu sans pitié, brûler ma peau jusqu'à ne plus soulever trace de notre amitié ?

"Moi je crève d'envie
De réveiller des gens
Je t'inventerais une famille
Juste pour ton enterrement"


     J'ai tes cendres dans ma sacoche et nous roulons à vive allure. Dans le souvenir le plus proche, tu revis, sobre et sans rature. Te revoilà Fernand debout, fier comme un arbre, sombre comme un trou mais debout, c'est le principal. Surtout, si tu devais renaître, renais comme tu es déjà né. Certains, je sais profiterai, de l'occasion pour raboter, leurs plus disqualifiés défauts et leurs plus manque de qualités. Dans le vent qui pousse dans ma tête, je ne sens plus le froid mordant qui s'accroche à mes doigts, peut-être, peut-être je ne sens rien vraiment. Je suis avec toi à l'arrière, blotti, en tas, dans la sacoche, et c'est mon esprit sans lumière qui nous conduit vers la mort proche. Enfin, toi tu y es déjà et tu éclaires le chemin, le plus court pour venir à toi, serait de supprimer demain. Mais j'ai rouvert mes yeux brouillés pour regarder la route en face. Pour pouvoir dire à cette garce, je n'ai pas peur de continuer. 

"Tu sais je reviendrai
Je reviendrai souvent
Dans ce putain de champ
Où tu dois te reposer"


     J'ai tes cendres dans ma sacoche. Nous roulons à tombeau ouvert, dans les descentes la peur s'accroche à mes poumons trop gonflés d'air. J'ouvre la bouche pour crier mais aucun son ne sort vraiment. Le chagrin a tout distillé, mes cordes vocales, ma langue, mon sang, mes certitudes avortées, mes doutes qui ne demandent plus à croire, ma force et toute ma volonté, de conserver le peu d'espoir qui me restait à t'écouter. Mais comme les morts de cette Terre, tu ne parviens plus à parler, ni à bouger, ni à te taire : mon silence est plus qu'habité. Je t'entends rire, dans ma sacoche et je t'entends lever ton verre. Je sais qu'au fond de ta caboche, tu occupes tout l'univers. Je viens de traverser un village, ni son église, ni son cimetière, ni sa place le ventre à l'air, ni l'habitude de ses rues, ni la façon de s'endormir, encore moins la façon de rire, tout en me touchant m'ont déplu. Je ne me suis pas arrêté. J'ai souhaité me perdre en roulant. 

"L'été je te ferai de l'ombre
On boira

du silence
A la santé de Constance
Qui se fout bien de ton ombre"

     J'ai tes cendres dans ma sacoche. Et je m'en vais t'éparpiller. Toi dont l'unique liberté consiste à devenir fantoche. Transparent dans le regard des autres, tellement massif dans le mien. Comment je vais tuer mon chagrin pour rendre hommage à ta carcasse sans qu'aucune larme ne glace l'hommage qui sourde dans mes mots ? Voilà nous sommes arrivés. C'est l'heure de devenir pluriel. Tu étais homme, je m'en souviens, avant d'être homme empoussiéré. Tu étais avant homme-copain, un homme-ami, homme-amitié et me voilà, seul dans l'horreur, à devoir te donner des ailes qui ne t'auraient jamais poussé. Tu dors si bien dans ma sacoche. Tu dors si bien, c'est l'heure exquise, où le froid si dur qui s'enroche, me fait regretter les Marquises. C'est l'heure où le silence est traître, on entendrait une larme tomber, dans ce crépuscule labouré par une armée de faux peut-être. Car peut-être n'es-tu pas mort ? Peut-être vas-tu reconstituer, ce grand corps chaud, brave et honnête que ton esprit faisait marcher ? Peut-être vas-tu me parler, quelques mots en guise de courage. Il faut que je puisse soulever, le couvercle de l'urne amiphage. Ma sacoche était un sanctuaire, le temps que le voyage dure. J'étais devant et toi derrière, dans ce Berlin imaginé. J'entends le silence t'imbiber.

"Et puis les adultes sont tellemnt cons
Qu'ils nous feront bien une guerre
Alors je viendrai pour de bon
Dormir dans ton cimetière"


     J'ai tes cendres dans ma sacoche. Je m'apprête à te libérer. Dans tes sangles, tout mon corps s'embroche. J'ai du mal à te soulever. Non pas que tu sois lourd, Fernand, mais c'est le poids d'une vie entière que je vais devoir sacrifier. L'urne s'ouvre alors comme un ventre et j'ai un geste à effectuer. C'est en toi que la terre rentre, pas le contraire, j'y ai veillé. Maintenant, je suis seul au monde, au milieu des champs de silence. Maintenant, tu es mort entier et tout au fond de ton absence, je commence à me consummer. Pour te rejoindre. Te rejoindre vite, si j'avais vraiment de la chance.

"Et maintenant Bon Dieu
Tu vas bien rigoler
Et maintenant Bon Dieu
Maintenant je vais pleurer."



Cher Jacques,

     Les détails ont leur importance. Et en l'absence de preuves irréfutables, tu le sais bien, on s'accroche à ces petits riens, cailloux irrésolus d'indices en suspend qui ne demandent qu'à présumer à défaut de dire. Est-ce ta sympathie pour la gauche qui, lorsque tu t'es mis à écrire Vesoul, paraît-il sur la table ennuyeuse de cette sous-préfecture de Haute-Saône, a infléchi ta plume dans un dédale de sept lettres commençant par un V et se terminant par un N ? Au regard de l'histoire politique de Vierzon et surtout, de la tienne, plus ou moins affirmée, on pourrait penser que tes idées ont naturellement roulé vers celles, semblables, du moins voisines, que Vierzon défendait à cette époque.

     Vois-tu, en 1968, lorsque tu enregistras ta chanson, Vierzon était depuis neuf ans, une ville communiste, baptisée, un peu plus tard, pour ces mêmes penchants, Vierzon-la-rouge dont le surnom reste encore, dans les recoins de quelques esprits hexagonaux, un repère inamovible d'une certaine idée d'une ville ouvrière punaisée en plein centre de la France et traversée d'autouroutes, de routes et de lignes de chemins de fer pour partout. 

      Nourrie au biberon du P.C, Vierzon, ville centre, nombril mal vécu, cité mal vendue soumise aux idées reçues qui persistent encore, a existé trente ans, ainsi, avec ses hauts et ses bas, ses industries massives réduites à des fragiles faillites ou à de désastreuses délocalisations qui ont enjambé cette ère politique. A croire que Vierzon, noyée dans 36.000 autres communes de France, aurait absorbé à elle seule tous les maléfices des décennies. Bien sûr que non. Mais les exemples de récession économique et de portes fermées ont gorgé le sol d'une singulière matière qu'on pourrait appeler le fatalisme. Ca c'est le côté obscur de la force. Car il y a plus de lumière au-dessus de cette ville caricaturée que de zones d'ombre où s'enfoncent le doute, le cliché et le n'importe quoi. Le désamour qui frappe Vierzon est charnel puisqu'il est bizarremment inscrit en creux, dans la génétique des purs produits vierzonnais. A quelques exceptions près... Dont je suis.

     Bien sûr, d'un seul coup, Vierzon est sortie de ta bouche en même temps qu'elle venait de tressauter sous les assauts de mai 68. Comment passer à côté de cette exigence de transformations quand l'âme entière de cette ville était vouée à épouser les mouvements sociaux destinés au progrès. Je suis né dans cette étrange paradoxe : Vierzon. Je dis que Vierzon est un paradoxe car cette ville a décidément en elle tous les éléments nécessaires à la rédaction d'une histoire peu banale. D'abord, elle naît d'une scission. Se coupe en quatre. Se raccomode. Devient communiste en 1959. Cesse de l'être en 1990. Pour y redevenir en 2008. Et faire la une du quotidien l'Humanité. Comme si on venait de remettre les choses à leur place après un long déménagement. Comme si le naturel avait fui et qu'on venait de le rehabiliter.

     En 1968, lorsque tu as chanté Vierzon, cette cité ouvrière faite d'une solide réputation de porcelaine, de confection, d'industries, de tracteurs, de machinisme agricole en j'en passe appartenait au P.C alors plus puissant qu'aujourd'hui. Quarante ans plus tard, au moment de fêter l'anniversaire de ta chanson Vesoul, la ville est de nouveau aux mains du beaucoup moins puissant P.C, qui, comme le pompom d'un manège destiné à offrir un tour gratuit, vient de reconquérir Vierzon et... Dieppe. 

     Quel bonhomme ce destin quand même ! Vierzon, ville où je suis né; Dieppe, cité maritime, port devenu plaisance, cité normande où ma famille paternelle y a ses racines et même plus puisque le sous-sol entier lui appartient. Dieppe, j'y ai là-bas, des souvenirs d'enfance et des picotements d'adolescent qui, plus tard, dans le vif de mon âge adulte, m'ont poussé à y retourner pour savoir si je n'avais pas laissé quelque chose d'important, sur la falaise dominant le port, dans la cité des Marins. 

      Je parlais, récemment, de l'appartenance d'un lieu. J'y crois plus que jamais lorsque de tels lieux ont cette capacité extraordinaire de faire partie de votre corps, de votre esprit et de cette invisible clarté qui domine le souvenir et la mémoire. Quarante plus tard, Vierzon est dans une même enveloppe politique, à quelques nuances près. C'est extraordinaire de pouvoir penser que le destin ait placé, avec justesse (et je ne dirais pas forcément avec raison), les conditions d'une imprégnation brélienne. 

     Voilà que quarante ans après, Vesoul résonne  à mes tympans d'une façon singulière. Comme si rien n'avait vraiment bougé. D'ailleurs, est-ce que quelque chose a vraiment bougé ? Car la fraîcheur de ta chanson a ce contresens phénoménal : elle ne fait pas vieillir ce qu'elle touche. Voilà que Vierzon se remet à rougeoyer au milieu de la France et clignote désormais jusqu'à Dieppe. De ma ville natale à ma ville racinaire. Je n'avais pas besoin d'un tel fil, rouge forcément, pour passer de l'une à l'autre. Mais l'histoire, semble-t-il, aime les choses claires, nettes.

     T'as voulu voir Vierzon... 

     Dis moi, dis moi franchement Jacques, ce que tu retiens de Vierzon ? 
     Quoi... Une chanson. Oui, évidemment, quelle question...



Cher Jacques,

     Comme tu avais porté Vierzon au sommet d'une notoriété à laquelle, d'une part elle ne s'attendait pas et contre laquelle, d'autre part, elle a cru bon défourailler l'indifférence et le mépris incompréhensible, voilà que la presse (nationale) érige Vierzon, au sommet d'une autre forme de notoriété. Politique cette fois-ci. 

     Bizarrement, résonne plus que jamais, cet indicible couplet de ta plume. Sans doute qu'en lisant le mot Vierzon, dans la presse, les lecteurs de cette dernière fredonneront, inconsciemment, cet hymne directement poussé par ta composition : T'as voulu voir Vierzon. D'autant plus que (et je l'ai dit précédemment), l'anniversaire de ton succès, le quarantième, coïncide avec le retour d'une couleur politique dont la ville ne s'est jamais vraiment départie, dans les esprits du moins. 

     Ainsi, Vierzon est-elle devenue "le symbole "d'une reconquête progressive du Parti communiste et "un trophée" de ce même parti. 

     En quelque sorte, et en prenant un raccourci qui pourra bien sûr m'être reproché, nous voilà, quarante années plus tôt, à quelques mois près, dans une autre année hautement symbolique qui s'apprête, elle aussi, à fêter, un quarantième anniversaire. Comme ta chanson, voilà que l'on en tire, mais d'une façon plus large évidemment, des enseignements aussi bien positifs que négatifs. 

     Décidement, cette année 2008 est, à différents égards, une année riche où, curieusement, le passé revient dans la lumière du présent, à moins que ce ne soit le présent qui se décoiffe devant le passé. Peu importe. L'actualité est bien là. Et le passé se permet ce luxe de devenir justement une maille de l'actualité vierzonnaise. 

      Que vas-tu donc devenir, toi, mon cher Jacques, au milieu de tout cela ? Ne va-t-on pas te renvoyer à ton cher passé, toi "le monument", c'est ce que j'ai récemment entendu à propos de ce que tu représentes ? Va-t-on (enfin) te donner ta place ? Te réhabiliter sans concession ? Donner une chance à celles et ceux qui te connaissent peu de te connaître mieux ? A celles et ceux qui ne te connaissent pas de te découvrir ? A celles et ceux qui te connaissent très bien de te cotoyer plus souvent ? 

     Apparemment, et ce sont les bienfaits du débat démocratique, les Vierzonnais ont hissé au sommet du col municipal, le grimpeur qu'il souhaitait voir gagner l'étape. Eh oui, car tout dans la vie est une victoire d'étape. Mais une victoire quand même. On pourra toujours rapprocher tous les symboles, les coudre entre eux, les soupeser, les activer ou les neutraliser, il n'en reste pas moins une réalité dans laquelle tu vas devoir imposer ta place.

     Car Vierzon sans Brel, c'est Vierzon sans Z, Vierzon sans sa position géographique, Vierzon sans sa sous-préfecture. Vierzon sans Brel c'est (autre raccourci contestable), le P.C sans Vierzon.... 

     Mais, actualité oblige, je prends les comparaisons qui me viennent. 

     Dans ce dédale du temps où tu t'es perdu, il faut maintenant retrouver ton chemin. Ce qui, semble-t-il, n'est pas si simple au regard de la distance à parcourir et que d'autres, depuis quarante ans, voire beaucoup moins, ont déjà parcouru. 

     Mais si ton absence semble être, ici du moins à Vierzon, abyssale, ta présence induite dans les esprits l'est inversement proportionnelle. Il ne s'agit pas de voter pour savoir si oui ou non tu mérites (enfin) d'avoir ta juste place ici mais il s'agit de te donner ce que légitimement tu es droit d'attendre : l'âme d'un citoyen d'ici comme tu enfilas l'âme d'un citoyen de partout.

    

Cher Jacques,

     C'est l'heure d'aller à la vérité. Du moins, de s'approcher de ses principes, de sa forme et de ses conséquences tentaculaires. Aller à la vérité, c'est décider d'une destination pour anticiper, ensuite, des directions différentes à prendre. Comme quoi, il n'existe pas, dans l'absolu, de finalité à la vérité car contrairement au couperet qu'elle symbolise, elle est un mouvement perpétuel pour se déplacer de places en places, de rues en rues, de vies en vies, de doutes en doutes. Cette vérité-là, toi seul la détiens. Elle peut apparaître, aux yeux de ton oeuvre, complètement anodine aux préoccupations extérieures. 

     C'est peut-être vrai, c'est peut-être moins vrai, n'empêche qu'elle anime le pourquoi de cette tentative de percée dans ton univers infiniment infini. Je pourrai, bien entendu, me contenter de toutes les hypothèses imaginables, fantaisistes, tristes, hilarantes, presque vraies. Je pourrai également me faire à l'idée que dans cette part de mystère perceptible dans les traces volatiles de ta mélodie, il existe une sorte de clef à trouver pour pouvoir, un jour, être capable de dire avoir ouvert toutes les serrures de mon existence. Certains appellent cela la quête, d'autres nomment cela le rêve. 

     Moi, je pense que tu as posé un caillou chaud sur le sable humide et qu'à l'intérieur de ce qui ne se voit pas à l'oeil nu, une alchimie particulière se déroule à mon insu. Toutes les premières fois sont bonnes à prendre même si elles se réclament d'imperfections, de doutes, de brièveté, d'angoisses, de satisfaction. Toutes les premières fois ont leurs défauts et leurs qualités. Et elles ont cette vertu : on se souvient à peu près de l'environnement dans lequel elles se sont déroulées, le jour, l'heure, l'année, le temps, la couleur. 

     Or, c'est étrange mais, loin de moi l'idée de tout acte manqué ou de non-dit, je ne me souviens pas de notre première fois, toi le chanteur et moi l'auditeur. Il y a certainement une explication, il y a une explication à tout, mais elle est le seul juge du moment où elle doit arriver.

     Donc, j'ai le regret de t'annoncer, avec le recul qui me permet de regretter que j'ignore tout à fait les conditions de la première fois où je t'ai entendu. Il a du se passer quelque chose de mémorable pour qu'aujourd'hui, à la lumière de ces quarante années passées sans toi, je veux dire physiquement, ce besoin de quête et de rêve, d'explication et d'hommage, me hantent au point de consommer chaque minute dans ta réalité. Je veux parler bien sûr de cette réalité passée, actée, finie, payée, que certains appelent la mémoire, d'autres les souvenirs, ou d'autres encore l'éternité. 

     D'un seul coup, toi le solide, le vivant, le toujours-là, le jamais vraiment parti, tu es entré dans ma vie comme une fiction pour ne plus la quitter comme une histoire vraie. A tel point que demêler l'une de l'autre me paraît une tâche insurmontable. 

     C'est pour cette raison qu'à contrario de tes biographes, ou de celles et ceux qui te connaissent sur le bout de leurs ongles et de leurs cheveux, je veux laisser entre nous une part d'invisible, d'ignorance et de flou pour pouvoir laisser entrer cette lumière que tu n'as pas eu le temps de faire briller toi-même. Car c'est évident que pour prolonger ton existence et en l'absence du principal intéressé, il ne me reste plus qu'à quitter la réalité pour enfourcher la fiction. 

     Comme quoi l'imagination est bien une forme d'immortalité et d'éternité. 

     Voilà que cette vérité après laquelle je cours, sans doute pour combler ce fossé de vide qui me gêne, je sais très bien qu'elle ne m'arrivera jamais. Comme le collectionneur, je sais que ma collection est infinie et que s'il en est autrement, je ne vois plus l'intérêt de la poursuivre. Quand bien même cette collection serait comptable, il faudrait toujours s'arranger pour qu'elle ne le soit pas. 

     C'est pour cette raison féroce que ce désir de fiction en moi est plus fort que ce désir de vérité pure et que si demain, je devais en entendre la version sacrée, je me boucherai certainement les oreilles pour ne pas y croire. Cette quête, tu ne peux pas me la reprocher. Car tout désir d'écrire serait vain si d'un seul coup, tu devenais accessible. Si d'un seul coup, dans un cahier conservé à l'abri des regards et ressurgissant du passé, tu t'étais mis à table pour me faire connaître indirectement les raisons profondes qui t'ont fait choisir Vierzon dans ta chanson. 

     Car vois-tu, cher Jacques, j'en suis toujours là. Certains appellent cela de la folie, d'autres de la passion, d'autres encore un trouble obscétionnel compulsif, peu importe après tout, ce qui compte c'est qu'à la seule évocation de ton nom, à la seule lecture de tes chansons et à la seule écoute de ton oeuvre, jaillissent de ce résultat, ce qui me porte aujourd'hui. 

     C'est simple. Et parfaitement difficile à canaliser tant le courant déferle. Je ne vais pas me plaindre. Loin de là. Il y a tellement de sècheresse dans ce monde, tellement d'âmes taries, d'esprits sans eau et de saisons sans pluie, que cette averse à chaque fois répétée me comble d'une satisfaction extrême que certains appellent du plaisir, d'autres de la jouissance quand le mot seul qui me vient est unique : j'appelle cela de l'amour. 

    Et quand on n'a que l'amour, à s'offrir en partage...  

Je m'arrête là. 
Tu connais la suite.



Cher Jacques,


L’amitié se mesure à l’heure des départs,

Au piétinement doux des pas sur le parquet,

Quand les heures s’écoulent comme la cire des bougeoirs

Et que l’esprit au corps impose de rester.

 

Je me souviens d’un soir, autour d’une blanquette,

Où le rire accédait à des sommets lointains,

Je me rappelle encore des chardons dans l’assiette

De girolles clandestines qui bombaient leurs parfums.

 

Il y a des minutes où les départs sont proches

Mais que chaque seconde relègue au tour d’après.

Dehors, la nuit est fraîche et les mains dans les poches,

L’éternité s’acquiert à force d’espérer.

 

Dans le silence éteint, la ville s’effiloche,

Les fenêtres sont sourdes et les portes sont muettes.

Celle qu’on a passée se retourne et ricoche

Avalant, sans souci, la dernière silhouette.

 

Je me souviens toujours d’un écho cristallin,

D’un jour ancien cousu sur le bord d’une serviette,

Le lustre a des allures de soleil en chemin,

Dont la lumière flotte, dans l’air, comme des miettes.

 

La visite prend fin. Il faut bien se résoudre

A conjuguer l’espace du présent au futur.

La pendule se reprend, s’anime et se repoudre.

C‘est l’heure où les bientôt ont une fière allure.



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