Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /
 

 Cher Jacques,


     L'aube pissait sa lune sur les charbons ardents du soleil grossissant. J'avais le front collé à la vitre du train. Et mes yeux émiettaient la fatigue par-dessus les balcons de la gare de Vierzon. Je n'avais pas de bagage, hormis le souci constant de tenter de reconnaître l'inconnu. Si demain, j'avais à partir de nouveau, je le ferais avec élégance. Le sourire aux lèvres et le mot à la bouche. J'entends le crissement de la ferraille qui s'arrête le long du quai avec beaucoup de mal. Le convoi est lourd de tout : du temps à rattraper qu'on ne rattrape jamais; du temps à coudre et du temps à repriser. Cela me fait penser qu'il va falloir que je descende si, une fois de plus, je ne veux pas rater la correspondance avec cette ville. J'efface tout et je recommence.

     Disons que ma vie commence ici. Et que ma mort est derrière moi. J'ai envie d'une table, d'une chaise, d'un café. Et d'écrire comme un besoin de rationnaliser ma nouvelle existence. Vierzon, Vierzon, tout le monde descend. Correspondance pour Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers, la gare Saint-Lazare... Ca y est, je crois avoir trouvé de quoi j'ai envie vraiment, à cet instant précis : voir si j'existe encore chez les autres. Considérer le degré de ce que j'ai laissé hier dans les corps que je croiserais aujourd'hui. C'est étonnant de partir en quête de soi. Trente ans après avoir éteint la lumière derrière moi. Je suis redevenu un soir d'été. En toutes saisons. A côté de cette sensation, l'éternité d'où je viens n'a aucune saveur. Seule, compte désormais, l'éternité dans laquelle je vais aller : celle que m'accorde encore les vivants sur cette terre. Vierzon, Vierzon, tout le monde descend. Correspondance pour Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers, la gare Saint-Lazare....


     Mais qu’est ce que tu leur as donc fait ? Qu’est ce que tu leur as écrit de si terrible ? Qu’est ce que tu leur as chanté de si horrible pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Pour qu’ils aient effacé de leur vocabulaire jusqu’au nom propre prononcé par ta bouche ? Pour que tu sois devenu, malgré la qualité de ce que tu représentes, un fantôme criblé de reproches étouffés mais toujours aussi vifs ? Pourquoi un tel anathème à l’heure où ta popularité bienfaitrice fait surnager, dans cette époque dévolue à la facilité et à la consommation de masse, une certaine idée de rareté, de don et de génie, d’implication et avant toute chose, de plaisir.

      

       Je suis né en même temps que ta chanson Vesoul     . Ou du moins  presque. J’avais à peine trois mois lorsque tu l'as enregistrée pour ton album « J’arrive ».  J’étais en formation intensive échoué dans le hasard. Sexe encore inconnu de mes parents. Secoué comme un poisson rouge dans son bocal de mai 68. A l’abri dans le ventre d’une petite ville de province que tu as pris pour cible. Loin de la Sorbonne et des matraques fumigènes, j’ai du capter, dans la ouate amniotique qui me servait de pagne, le tumulte lointain de la grogne. Franchement, je n’en ai rien retenu. Du moins, en apparence. Qui sait ce que ma mère a pu me transmettre de cette époque- là par l’intermédiaire de ses connexions et de ses réseaux branchés en direct sur ma petite personne.  


Cher Jacques,  

       

      Le quai est sourd à mon premier froid. J'avais oublié cette tendance douloureuse aux ressentis de toutes sortes. La dureté de l'air, la cruauté de la lumière à mes yeux déshabitués, le sort rigoureux de la marche en avant. Je prends la direction du passage souterrain : je n'en suis plus à une plongée près entre deux murs d'écaille. J'entends les roulettes des valises, les pas pressés de l'heure qui tourne, une voix off qui rebondit dehors. Tout le monde a des impératifs horaires, des contraintes accrochées au bout de leurs bras lourds. Il n'y a que moi qui suis allégé du monde dans lequel je me retrouve acroché. Vierzon, Vierzon, correspondance pour ailleurs. C'est ici que je m'arrête.
         Je marche d'un rythme anachronique. Disons que je prends le soin d'absorber mon décor. Au bout de la voûte, un escalier. J'ai un besoin irrépressible de m'asseoir à une table avec des gens, des visages sur qui glisser, des sourires à seconder. En fait, j'ai besoin de bruit, de mouvement, d'agitation, de cris. La gare n'a plus de buffet... "T'as voulu voir Vierzon..." L'écriture n'est jamais morte. Elle dort. Elle respire si doucement que sa poitrine se soulève à peine, comme pour ne pas déranger le calme des saisons. Puis un jour, elle revient comme un balancier avec un élan incroyable car tant retenu.Trente années sans écrire... Vite un lâcher de mots. Je prends le premier bar qui me tombe sous la main. Je n'en connaît aucun, je n'ai pas d'à priori. Et comme pour étancher une soif éternelle, je me mets à écrire pour me prouver que j'existe. J'ai un réflexe étrange: je tends mes mains pour les regarder comme si j'avais peur que le stylo ne les traverse. "Un café s'il vous plaît." Dire que je ne suis plus mort...

Mais qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as écrit de si inconcevable à leurs oreilles pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Qu’est ce qui a bien pu conduire une ville entière à fuir l’inévitable ? Pfuit !!! Le mystère demeure quarante ans plus tard avec une rare violence d’ailleurs. Partout, les contours de cette ville devraient respirer TA chanson. Partout les reliefs sont des creux où tu t’y perds. Tu es absent d’ici. Rejeté de là. Ignoré des quatre points cardinaux. Banni de l’enceinte de cet espace. Et avec une infinie curiosité, tu as pénétré ailleurs, dans les têtes, le nom de Vierzon comme aucun autre publicitaire, même surdoué, aurait pu imaginer le faire. C’est simple : dites Vierzon et voilà que l’interlocuteur interloqué se met à fredonner T’as voulu voir Vierzon… Avec un sourire malicieux qui en dit long sur la condition toujours ambiguë de TA chanson. J’y reviendrais évidemment. On revient toujours sur ses pas quand la sensation du vide domine, ne serait-ce même que très peu.

 Quatre décennies plus tard, et à travers le tamis des générations, le nom de Vierzon sonne encore au son de Vesoul. Tu as posé un doigt sur nous. La comparaison s’arrêtera là ! J’ai voulu voir Vierzon et j’ai donc vu Vierzon. J’ai été conçu sur place. Je suis né sur la place chauffée au soleil. J’ai grandi à ma place au point que je ne l’ai plus quitté. J’ai appris à devenir vieux sans devenir adulte, sans presque bouger de place. Il y a des univers insolents qui, sans charme apparent, sans mer ni montagne, sans reliefs insolites, vous dictent malgré vous des choses très précises. Et vous cherchez sans cesse, dans ces brouillards épais, la trace indélébile qui vous mène à votre quête.  

Sans rire, avec le recul des années et la précision géométrique de certains souvenirs qui s’emboîtent avec une perfection évidente, j’ai cette impression nette d’être resté… pour toi ! Comme une sorte de veille. Une petite lumière témoin dans le noir qui descend pour nous avaler. On a les convictions qu’on se fabrique. J’ai celle-ci et j’en suis plutôt fier. Je suis resté dans mes propres pas pour défendre un jour ta cause, sans savoir quand, ni comment. En faisant confiance au hasard. Aux rencontres. A la vie simplement que tu as quitté un jour sans l’avoir quitté vraiment. Je suis resté pour imposer comme une majuscule à cette ville un peu boiteuse, ta silhouette de cheval, ton sourire de canyon, tes phrases indestructibles. Pour réhabiliter ton œuvre éternelle. Perdu et entêté, j’ai attendu des années et des années avant de comprendre cette vérité. Ma naissance tombée d’un arbre ; mon enfance solitaire au milieu de moi-même ; mon adolescence poétique dans des vapeurs obscures…  Puis cette difficulté à rejoindre l’adulte que j’aurais du être et qui devrait se présenter un jour. Je le sens, il marche encore à côté de moi. Je ne sais pas si je dois cultiver l’esprit de l’enfant qui s’éloigne de ma mire ou l’âme de cet adulte en partance pour nulle part. Je sais juste qu’une chimie complexe s’est mise en route dès que je t’ai rencontré dans tes vapeurs de chansons.

 


Cher Jacques,




        Mais qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as dis pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Pour qu’une ville entière, au détriment de l’image que tu lui as offerte, te boude, t’ignore, te renvoie dans les cordes de l’indifférence ? Qu’est ce qui a fait, dans ta chanson, que Vierzon se soit autant sentie humiliée, mal chantée, mal servie ? Et qu’est ce qui fait que, quarante ans plus tard, l’horizon de tes mots soit toujours aussi brouillée dans l’esprit de cette ville ? Dire que tu es seul derrière, dire que je suis seul devant. Dire que Vesoul s’enorgueillit et dire que Vierzon s’en défend.


         Malgré sa nombrilique position géographique, la ville avait pourtant tout à gagner. Ville ordinaire ? Peut-être pas… Puisque rien que son nom évoque déjà le tien. J’ose à peine imaginer ce qui se serait réellement passé si tu n’avais jamais cité Vierzon dans ta chanson. Si une autre ville avait raflé la mise. Si au lieu de dire non, au lieu de fermer ses oreilles et ses yeux, au lieu de se sentir atteinte dans sa dignité de ville moyenne, ouvrière et industrieuse, Vierzon avait ouvert ses bras, sa scène, ses places, ses portes de gloire et ses fenêtres de notoriété à cette notoriété toute neuve que tu lui offrais.



T'as voulu voir Vierzoul et on a vu Vierzoul. 
T'as voulu voir Veson et on a vu Veson. 
T'as voulu voir Honvers et on a vu Honvers. 
T'as voulu voir Hamfleur et on a vu Hamfleur.
T'as voulu voir Anbourg, on a revu Hamfleur,
J'ai voulu voir ta soeur et on a vu ta mère
Comme toujours.
 
T'as plus aimé Vierzoul, on a quitté Vierzoul. 
T'as plus aimé Veson, on a quitté Veson. 
T'as plus aimé Honvers, on a quitté Honvers. 
T'as plus aimé Hamfleur, on a quitté Hamfleur
T'as voulu voir Anbourg et on n'a vu qu'ses faubourgs
T'as plus aimé ta mère, on a quitté sa soeur
Comme toujours.

Et je te le dis, je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens, j'irais pas à Paris,
D'ailleurs j'ai horreur, de tous les flons-flons
De la valse musette et de l'accordéon.
T'as voulu voir Paris et on a vu Paris...

Alors, alors....

T'as voulu voir Vierzoul, donc j'ai créé Vierzoul. 
T'as voulu voir Veson, j'ai inventé Veson. 
T'as voulu Honvers, il est sur le marché. 
T'as voulu voir Anbourg, c'est à une lettre près. 
T'as plus aimé Vierzoul, j'ai effacé Vierzoul. 
T'as plus aimé Honvers et j'ai gommé Honvers. 
T'as plus aimé aimé Hamfleur, j'ai arraché Hamfleur. 
T'as voulu voir Anbourg, j'ai planté ses faubourgs. 
Pour ta soeur et ta mère, je n'ai rien pu y faire. 
T'as plus aimé mes rêves, j'ai cessé d'en avoir.

Jusqu'à ce jour étrange. 
T'as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon. 
T'as voulu que je chante, j'en ai fait une chanson. 
T'as voulu voir Vesoul, c'est devenu un titre. 
Mais je te préviens, je n'irais pas plus loin, je n'irais pas plus loin...


 

Mais qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as chanté de si irréversible pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Qu’as-tu mentionné, de façon si maladroite, qui soit aujourd’hui encore interprété comme un crime sauvage ? Un crime de lèse-majesté. Finalement, je t’ai connu quand tu n’étais plus là. L’avantage de mon époque, c’est qu’elle permet l’éternité sous toutes ses formes sauf la plus palpable évidemment. Je sais peut-être plus de choses sur toi que toi tu ne sais de choses sur toi-même. C’est l’avantage de la pluralité des technologies : elles ont une mémoire exponentielle qui intègre les oublis volontaires ou pas, les actes manqués, les versants négatifs, les coins inaccessibles et surtout, surtout, cette grande place de toi que tu as laissé chez tous les autres et dont tu n’as pas conscience.

       Pour un peu, ces technologies liraient dans ton cerveau éteint pour en extirper des vérités nouvelles destinées à coller à mon époque. Ainsi, je pense souvent à toi, avec cette formule habituelle : s’il avait été là, qu’aurait-il dit ou fait ? Comment aurait-il chanté tel ou tel sujet ? Avec quels mots ? Quelles grimaces ? Quel dégoût ? Quelle joie ? Quelle sueur ? Vraiment, quel homme aurais-tu été si tu avais atteint la rive des années 2000 ? Jusqu’à moi. Jusqu’à ce que je cherche à te voir, à te rencontrer, à te parler.


       Les mots pris individuellement n’ont en fait aucun talent. Ce qui les différencie de leur plat pays, c’est cette conjugaison parfois miraculeuse avec la magie du groupe. Encore aujourd’hui dans tes chansons sues par cœur, je surprends encore et souvent ce tutoiement facile que tu avais avec les mots, épluchés de leur sens, nus dans leurs serviettes entre leurs consonnes à petits pas et leurs voyelles sous le lustre à facettes, tous, soudain mâchés et recrachés, riches d’un pouvoir qu’ils ne se connaissaient pas.

 

Ainsi, ta silhouette brélienne, ton grand corps de soldat dans le champ de tes batailles, tes phrases magnifiques qui faisaient que lorsque tu parlais tu chantais encore, tout cela est à ma disposition quand je veux, où je veux, aussi longtemps que je le veux. Quand je te vois, en images, mimer ta chanson Vesoul avec un air légèrement précieux, j’imagine un instant l’effet de cet effet de style dans les cerveaux de province. Je souris.

Tu n’étais pas Parisien, tu n’aimais pas beaucoup Paris. Mais la Belgique, vue de Vierzon, était aussi Paris, comme toutes ces grandes villes plus grosses que la nôtre. Plus loin que notre centre, que notre nombril. Tout ce qui était, c’est simple, au-delà de nos frontières géographiques, avaient des relents de parisianisme nauséabond, de pouvoir arrogant, d’atteinte au droit du travailleur, de valeurs désavouées. Bref, toi le Belge avait un arrière-parfum de Parigot venu, (Vierzon le soupçonne encore), se perdre dans l’entonnoir du centre-ville, un jour de départ en vacances, lorsque la nationale 20 et la nationale 76 s’épousaient dans l’enfer de bouchons mémorables.

Alors, ce grand gars chevalin dont l’accent s’est pendu et qui, un jour, s’est mis à chanter Vierzon, Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers et j’en passe, forcément, c’est louche, c’est douteux, c’est mal. Surtout, que, tiens toi bien, tu as eu l’arrogance éclairée de mettre Vierzon en tête d’affiche. Car si c’est Vesoul que tu as choisi pour titre, excuse-moi, c’est quand même Vierzon que tu chantes en premier. Autre mystère épais dans ton épaisse belgitude. C’est à Vierzon que tu pensais. C’est Vesoul que tu as anobli. C’est Vierzon qui ouvre ta chanson. Et c’est cela que l’on retient.

 


Cher Jacques,  
      

     Il faut s'y résoudre : les chansons survivent au corps, à l'esprit, à l'humain, aux acides de toutes sortes, aux coups fatals des autres, à sa propre censure. J'ai demandé un troisième café pour tapisser mon intérieur d'une décoration terrestre. C'est fou ce que respirer peut engendrer comme conséquence. Cette rythmique si simple et si spontané m'octroie, de nouveau, ce statut d'homme auquel j'avais échappé. C'est dire qu'en mourant, le moindre détail se dématérialise. Le sol de Vierzon ne m'a pas encore avalé. Je m'attendais au pire. 
        Le temps de traverser la route pour rejoindre ce bistrot et les grosses mains de cette ville auraient pu se refermer. Il ne s'est rien passé, conforme à mes appréhensions. J'ai déroulé mes pas dans le velouté de l'air, même froids les frissons sont délicieux. Comme une vague électrique qui me traverserait. On ne se rend jamais compte de nos vraies compétences, je veux dire celles qui font que nos corps tiennent debout. On se tient vertical mais on couche sur le papier... Le bruit. J'ai soudain plongé dans un magma de conversations, entrelacs de mots inaudibles, ondes discordantes à mes oreilles. Bon Dieu que ça fait du bien d'étaler ses richesses, je veux parler de sa vie, de cette putain de vie qui vous coule du nez et qui vous pisse des yeux. Qui vous remplit de partout, qui vous écrase un peu mais qui vous aime surtout. Je suis redevenu un soir de toute saison. 
         Une banquette s'échappe d'un coin de lumière tordue. Je l'assaille pour lui dire, je ne te lâcherais pas. A force d'être mort, on devient un objet qui parle à des objets qui ne nous répondent pas, qui ne vous regardent plus. Les réflexes sont têtus mais je vais m'habituer à revenir moi-même sur les chemins aigus. J'ai voulu voir Vierzon, m'accrocher au présent. Voir si je peux encore prétendre tutoyer le désir, le plaisir et l'envie. Toucher Vierzon de mes yeux, la prendre du bout du coeur, la saisir dans l'étreinte ou juste la frôler. Il y a des hasards sans mérite et d'autres singuliers qui valent la peine de croire à leur juste valeur. L'odeur du café monte le long de mes narines et s'accroche au sinus de cette belle journée. La soucoupe, la cuillère, le sucre, l'intimité d'un plaisir sans grande âme et pourtant, je le sais. Quand mes lèvres toucheront le bord de cette tasse, je sais que j'aurais peur une dernière fois... 

Pourquoi, toi, le gaillard à grande bouche, as-tu osé avec un texte paradoxal, déranger Vierzon dans son confort politique, né du progrès social, baignant dans sa place Maurice Thorez, sa rue Karl-Marx et son square Lénine, ses textes de Jean Ferrat, son 1er mai divin, ses luttes des classes et ses ambassadeurs russes reçus comme des tsars, son foyer des travailleurs et son repas des vieux ?

Je vais te dire franchement, Vierzon a cru que tu te foutais de sa gueule. Au suivant ! Au suivant ! Au suivant ! Et dire que je n’avais pas l’âge de parler, d’agir et de comprendre. Dire qu’avec leurs faces d’enterrement, ils ont poussé, mille pieds sous terre, ta musique et tes paroles, dans un abîme sans fond. Dire que je n’étais pas de ton époque. Je m’en excuse. J’avais juste dix ans quand tu es mort. L’âge de rien pour te rendre service. L’âge de rien pour te connaître un peu. Si j’avais pu, je serais né vieux. A dix ans, je n’ai même pas eu conscience de ta mort, de cette immense disparition et de cette souffrance, laissée en héritage, à celles et ceux qui partageaient, en direct, la moindre de tes chansons.

 Sans t’avoir physiquement ressenti, tes images, tes textes, tes confidences, tout ce qui compose le terreau de ta personnalité est là, entre mes mains, comme si aujourd’hui était ton hier, du temps de ton vivant. Comme si tu ne pouvais plus m’échapper une seconde. Je ne suis pas un amoureux des héros, des icônes, des lumières sur le chemin, des divinités bégotiques qu’on encierge à coup de chapelet. Je crois juste à la savante proportion des autres en chacun de nous parce que nous ne sommes pas des gens compliqués, finalement, nous les êtres humains. Nous sommes surtout des êtres complémentaires. Tu te nourris d’un tel et je me nourris de toi. Ainsi de suite. Au suivant ! Au suivant ! Au suivant !

 

Mais qu’est-ce que tu leur as écrit de si profondément négatif pour qu’il t’en veuille à ce point-là ? Je pleure tu sais. Je pleure parce que certaines de tes chansons ont gardé en elles l’émotion incarnée qui permet à la mienne de s’exprimer sans pudeur. Même trente ou quarante ans plus tard. La braise couve encore. Je ne sais pas comment expliquer cette étrange connexion mais je sais qu’à un instant donné, dans une situation donnée, « ta » chanson couvre avec exactitude la dimension de mes perditions et de mes attentes, de mes folies et de mes excès d’amour. Une seule note pour tout bâtir ou pour tout détruire. C’est ce que signifie ton talent.

       Et j’en parle en connaissance de cause car les années qui passent ont cette incroyable faculté de faire comprendre, avec une acuité fabuleuse, le sens extrême de toutes tes images. J’ai découvert tes chansons dans leur ensemble puis, au fur et à mesure, phrases par phrases, mots par mots, jusqu’à l’obtention d’une multitude de secrets. C’est de cette façon, vite résumée, que j’ai pénétrée dans ta sphère. Que j’ai tiré sur tes mondes jusqu’à en faire les miens. Je suis vraiment un soir d’été. C’est de cette façon que j’ai tenté de te comprendre car ne nous voilons pas la face : on ne comprend jamais tout dans son intégralité. On s’en garde toujours un peu pour le plaisir de la découverte.

 


Cher Jacques, 
       

 

undefinedLongtemps, cette ville a eu des murs trop hauts pour avoir l’horizon dégagé qui lui permettait de regarder ailleurs. Longtemps, cette cité a cru vivre sur son capital propre, mélange de fierté industrielle, de trésor ouvrier, d’idéal communiste, de luttes sans merci. Ici, ça trimait, ça bossait, ça gueulait, ça buvait, ça commémorait la grande sœur soviétique. Si tu avais été moscovite, si tu avais chanté Vierzon sans changer une parole à ta chanson, je suis sûr qu’elle serait un hymne, gravée quelque part dans la pierre dure d’un monument. Mais tu n’étais que belge. Tu n’étais qu’un fils de qui a mal tourné, tu n’étais qu’une silhouette dans les postes de télé. Je n’étais qu’un enfant inexistant avant et un enfant sans pouvoir magique après. J’étais juste un enfant, avec des oreilles adaptées pour un cerveau d’enfant. Sans doute, ai-je du entendre tes paroles et ta musique sans que ces souvenirs ne se fixent consciemment dans cette matière grise qui emplit ma tête. Sans doute est-ce à cet instant là qu’un germe a pris le parti de se développer en dehors de ma propre conscience pour fleurir un jour où je ne m’y attendais pas, sous une latitude propice à t’apprécier.

 

     Comme une jeune fille gâtée, Vierzon s’est mise à bouder. Dix ans plus tard, quand tu es tombée de la vie avec les feuilles de l’automne, ton nom était une immense gloire. Et pour te rendre un peu hommage, toi le belge vierzonnais et vésulien, on t’a collé une rue dans une cité des années 80. Une rue enfouie dans un recoin de la ville pour dire que tu es là mais sans trop déranger. Certes, tu avais moins d’affect avec l’esprit ambiant que Thorez ou Marx mais, même au milieu des années 80, pendant que je grandissais doucement jusqu’à toi, une place, une avenue, une statue, une vraie rue, t’ont échappé tour à tour. Puis, tu sais ce que c’est après, il arrive une limite du temps où tu es trop vieux pour servir d’image et trop jeune pour prétendre devenir le ciment d’une notoriété inextinguible. Je ne crache pas sur cette petite rue, voisine d’une place nommé, place de la mémoire,mais plus j’y pense et plus je me persuade, même si mon quota de persuasion est atteint, qu’il reste dans cette cité vierzonnaise, assez de surface vierge pour t’accorder enfin la place que tu mérites.

 

Cher Jacques, 

Il y a des 8 avril qu'on ne confond jamais. Parfois, le temps différencie l'ordre de l'exigence et le hasard de la contrainte. Vierzon n'a jamais vécu sans toi. C'est si étrange d'écrire ces mots en sachant qu'ils cernent une vérité que tu ignores encore. Bien sûr, certains diront que sans coïncidences, les symboles ont moins de pouvoir. Accordons leur cette hypothèse. Elle ne nous manquera pas. Sais tu que Vierzon, dans sa forme actuelle, est née un 8 avril ? En 1937, avec des guerres politiques teintées de querelles de territoire, quatre communes ont fusionné pour devenir Vierzon : Vierzon-Villages, Vierzon-Forges, Vierzon-Bourgneuf et Vierzon-Ville ont aboli leurs frontières administratives pour se coroller autour d'une même tige.
Tu avais huit ans. Seulement huit ans. La ville est née dans ton enfance. Elle s'est pourtant flétrie de toutes ses divisions, incapable d'être unique, incapable d'être Une. Tu verras, bientôt, qu'en parcourant son échine, ce pays qui est le mien, a toujours du mal à se regrouper. Tu verras qu'en polissant sa surface, il y aura toujours des rugosités rebelles, des échardes plus dures que l'érosion du temps. Et par delà les simples limites invisibles, il y a celles, plus marquées, des esprits.

     Mais il n'y a pas d'âme sans contours explicites, capables de tordre et à la fois de retenir, la chair de toute diversité. Je te dis cela pour que tu vois, de tes yeux remplis de canal, de quête et de cathédrale, qu'une ville peut résister à l'uniformité. Elle peut se dresser contre le désir humain d'en faire une autre forme de ville appropriée. Et c'est chez elle que je promène mes pas. Chez elle que je t'ai invité pour que tu ressentes à quel point, la pointe de tes paroles, a laissé d'empreintes dans ce sol résistant. J'éprouverais toujours le malaise obsédant du mystère à vouloir percer, sans succès, la raison profonde de ton choix. Mais, depuis quarante ans, "t'as voulu voir Vierzon". Maintenant que tu y es, sollicite son histoire. Efface ce que j'imagine et dis moi ce que je veux entendre.

 



Cher Jacques,


     Je suis allé jusqu'à Vesoul. Frapper le sol de ma curiosité. Chercher le sel d'une communauté, un arbre ressemblant trait pour trait aux miens. Je ne sais pas, une espèce de trace en guise de ralliement. Un signe de reconnaissance. Après tout, être l'objet d'une liste, c'est déjà faire partie d'une famille. Etre le nom d'une chanson, et habiter dedans, l'une des tiennes surtout, c'est entrer dans le cercle d'une différence absolue. Je n'ai pas peur de le dire : un titre de noblesse. 
     Je suis entré à Vesoul, avec un pincement délicieux dans le creux de mon esprit. Comme si j'allais être, d'un seul coup, le Vierzonnais d'ici, l'habitant tombé de ta rime. Une sorte de héros modeste mais un héros un peu à qui l'on aurait posé mille questions comme s'il y avait eu, entre Vierzon et Vesoul, une distance évidente et surtout suffisante pour être dépaysé. Comme si, on voulait savoir ce qui se passe de l'autre côté.
     J'ai souris forcément dans ma pensée vierzonnaise... "T'as voulu voir Vierzon", c'est certain s'imposait. Remplacé par Vesoul... Petite vengeance personnelle et tendre à l'égard de ce refrain maintes fois mâché entre des lèvres pas forcément amies. On ne souffre pas d'être, malgré nous, des héros. Mais, en piétinant les pavés clairs de la rue principale qui débarque sa mairie en continuant sa route, je me disais qu'en cet instant solennel, je posais le pied sur Vesoul, moi, le Vierzonnais légendé, le Vierzonnais bousculé d'entrée de chanson. Un accordéon en tête. J'avais hâte de cerner les murs et de dire, à mon tour, là, au coeur du titre de ta chanson, "je suis de Vierzon". Avec un brin de fierté. Vesoul ne serait rien sans Vierzon et Vierzon ne serait rien sans Vesoul. Les deux villes se tiennent par les hanches, par le bras, par le coeur, celui que tu as fait battre d'une singulière façon. Je ne dis pas que les autres villes que tu cites ont moins d'importance, je remarque juste que, ce sont les premiers mots d'une chanson qu'on retient... 
On se saura jamais vraiment qui de Vesoul ou de Vierzon a passé la ligne de ta préférence en premier. Ca ne se chante pas un titre de chanson, non ? Donc on peut considérer que ce n'est pas Vesoul que tu cites en premier mais bien Vierzon. Et tu mords dedans avec tes grandes dents.

     Sauf que, je dois l'admettre avec une certaine amertume, Vesoul a su, contrairement à Vierzon, imposer l'idée aujourd'hui unanime qu'elle te devait beaucoup. Vesoul te respire, te transpire, te sourire, t'admire. J'aime Vesoul parce qu'elle a su admettre l'idée qu'elle te contenait entièrement et que l'on pouvait, sans grands efforts, sentir ta présence partout. Il y a du Jacques Brel ici, du Jacques Brel là, du Jacques Brel là-bas. 
Et nous, à Vierzon, il y a du Vierzon. Et une petite rue enfouie dans un recoin de la ville. Sans l'ombre d'une humilité. Sans se souvenir que du nord au sud et que l'est à l'ouest, Vierzon est connue dans ta bouche. Quelle est la nature de cette frontière qui empêche ton nom d'être le bienvenu avec ce naturel si généreux dont Vesoul est enveloppé ? Quelle est cette imperméabilité mystérieuse à ton égard ? Et que ceux qui, encore aujourd'hui, considèrent avec déraison que ta chanson leur a nuit, viennent faire ici, une explication de texte objective ! 

     Moi, à Vierzon, sur ce petit continent orphelin de ton âme, je continue à vider l'indifférence dont tu es naufragé. Parfois, aux terrasses brouillées, quelques buveurs humides, semblent mimer un monde où il pleut de la bière. C'est peut-être cela, la vraie force de l'éternité : c'est d'être un peu comme toi, un peu partout. Dans le pli de notre modernité contemporaine. A défaut de toucher du doigt la matérialité  de toutes tes évidences, ici même, à Vierzon, je poursuis quelques rêves échappés de ta musique. Vesoul n'a rien stoppé du disque originel que tu leur avais mis. Et qui tourne depuis quarante ans. Vierzon n'a pas cherché à profiter de l'onde. Mais il est tard, monsieur, il faut que je rentre, chez moi...

Cher Jacques,


     C'est toujours l'heure de quelque chose. L'heure d'attendre l'heure venue, celle où tu viens ouvrir le champ du jour dans un sourire grand à tout rompre les digues du silence, les barrages du geste, les estuaires fragiles qui bordent la tendresse. C'est l'heure de revenir comme on revient au monde après la traversée. J'arrive au bout, j'arrive mais dois-je m'arrêter ? Ou passer mon chemin ? Faire ce pas de trop ou ce pas qui s'impose ? La nuit a des regards que je n'aime pas du tout et debout, sur mon fil, les deux bras écartés, je traverse une histoire avec la peur du vide. 

     Je ne sais vraiment pas si j'ai raison ou tort, d'avoir voulu encore retrousser le passé, d'avoir eu le courage de tout réécrire ? Je ne sais vraiment pas si j'ai raison ou tort. Ce soir c'est décidé, je ne sais vraiment pas si j'ai raison ou tort. Parfois, dans mes nuits blanches habillées de hasard, habillées d'occasion ou vêtues de malchance, une mélodie monte au sommet du silence. Elle écarte les bras dans le vent chaud qui pense fou et se jette à mes pieds. J'ouvre alors les fenêtres qu'il me reste à ouvrir et quelques portes, aussi, aux secrets trop gardés. Derrière trouverais-je, le courage qu'il me faut pour les refermer toutes ? 

     Vidons le fond de nos mémoires. Tarissons le lit de nos rivirèes tendres, chiffonnons les parfums qui aimaient tant ta peau, qui aiamaient tant la mienne, que j'aimais tant aussi. Prends-moi comme tu prends l'instant que tu préfères et surtout je t'en prie, n'offres rien au hasard : ni le don de guider, ni le don de choisir. Ensuite, oublions-nous. Et nous aurons vidé l'eau de nos souvenirs. Et nous serons, toi, moi, deux parfaits inconnus pour qui, de nouveau, tout redeviendra possible. Et demain, quand le jour aura levé sa garde, nous aurons sur nos lèvres, un goût d'inachevé. il sera toujours temps de tout recommencer. 

     Oublions-nous pour mieux, toi, moi, nous réinscrire dans le course du temps où nous nous sommes croisés. 


J'étais accroché à la rive tel un badaud solitaire aux coutours indécis.
L'eau buvait tout mon corps. L'eau noyait mon esprit.
Le silence s'est tu et tu m'as dit : "j'arrive."
Dans l'oreille du ciel, la terre a crié fort combien il fallait croire. Sans un mot formulé, j'ai levé mon regard,
j'ai vu ce qu'est la vie quand le bonheur s'emmêle.
C'était un jour sans rien,
comme ces jours qui naissent pour n'être qu'inutiles.
Je n'aurais jamais cru, ni aux vagues, ni aux îles,
si tu n'étais venu ouvrir ta voile au loin.
J'ai senti des bouquets de mains tendus vers moi,
des doigts fleuris qui pensent à n'être qu'agréables.
Des gestes si dociles que l'on dirait des fables
chantées pour le plaisir unique de la voix.
Je me suis décroché de la rive.
Tous les yeux de mon corps ont bu tes yeux de mer.
Toutes mes nuits de trop ont volé la lumière.
Le silence s'est tu et je t'ai dit "j'arrive." 

"Mais qu'est ce que que j'aurais bien aimé, encore une fois traîné mes os jusqu'au soleil, jusqu'à l'été, jusqu'à demain, jusqu'au printemps. Jarrive, j'arrive..."


Cher Jacques,

 

     La première fois que je ne t'ai pas rencontré, j'ai pensé que peut-être, j'ai pensé que toujours. Il y a des obstacles physiques difficilement franchissables et d'autres dont la traversée est impensable, parce que le temps, parce que la distance, parce que l'altitude. Parce que, pour une fois, le départ est sans arrivée. 

     La première fois que je ne t'ai pas connu, j'avais une bonne raison : j'étais un enfant diurne avec des gestes longs et pour me croire plusieurs, je courais dans un sens puis je courais dans l'autre, pensant certainement me croiser quelque part. Plutôt tout croire que d'être seul. Entre 0 et 10 ans, j'ai déviné les ombres, les silhouettes et tous les adjectifs capables de me venir en aide. Je voulais tout décrire parce que les rêves sans les mots manquent de contours charnus. C'est à cet instant précis que j'ai commencé d'avoir des doutes. 

     La première fois que je n'ai pas entendu parler de toi, j'étais trop grand pour t'imaginer. Bien sûr, ma mère avait des disques. Mais c'était les disques de ma mère, avec leurs sillons lointains à mes lointaines contraintes. Et des pochettes semblables à des histoires d'adultes. Je n'ai aucune certitude à ton sujet : que des doutes doucement amortis. Bien sûr, mon frère avait des disques. Mais c'était les disques de mon frère, avec leur fragilité à mes fragiles décisions. Et des pochettes semblables à des livres sans pages.

     La première fois que je ne t'ai pas écouté, ce devait être à l'entrée de l'adolescence. Parce que je me tordais déjà d'envie de te connaître. Le plus compliqué, dans l'existence, ce n'est pas de savoir ce que l'on veut mais d'ignorer ce qui nous est essentiel. Et dans ce vide précis, j'ai ressenti l'amertume d'avoir à te croiser sans connaître le chemin exact. J'ai eu, ainsi, mais très rarement, des soupçons particuliers. 

     La première fois que je ne t'ai pas croisé, c'était exactement ce jour-là : une douceur malhonnête au milieu du printemps qui fait croire à l'été mais sans les avantages. Je marchais, avec ces gestes longs ramenés de mon enfance. Je longeais un canal perdu en centre-ville, juste pour rentrer chez moi. Quand, sans m'en rendre compte, j'ai bousculé l'air chaud, rigide d'être habité. Je me croyais à une fenêtre, ouverte sur demain. Je suis rentré à petits pas, tu sais ces petits pas serrés les uns contre les autres qui grignotent le trottoir. Je suis rentré chez moi, dans ma chambre vibrante. Et pour une raison totalement inconnue, j'ai appris ton existence.

     La première fois que je ne t'ai pas aimé, c'était après ne pas t'avoir rencontré, juste après. Parce qu'il était trop tard. Tellement trop tard que pleurer ne justifie plus rien. Et la première fois que je ne t'ai pas pleuré, c'est parce que j'étais sûr de t'avoir toujours connu.  


Cher Jacques, 


     Tout au bout de quelqu'un que je ne connaissais pas, quelqu'un d'irrésolu cherchait à me corrompre. Son ombre avait l'empreinte du moindre de mes pas et ses larmes à mes larmes les gonflaient à tout rompre. J'ai longtemps cru qu'un autre avait volé mes mondes pour les ouvrir aux portes que je n'ai pas franchies. Appuyé sur le temps aux rondes réfléchies, j'avais fait de mon mieux pour tuer chaque seconde. Souvent, au beau milieu de mes nuits provisoires, je criais, dans l'obstacle, des silences sans but. Qui m'aurait entendu frappé comme une brute, sur tous ces murs de vide aux odeurs si bizarres ? A mourir tant de fois, j'ai forcé le hasard. 

Je sais, je sais que ma tendre faiblesse, fera de nous des navires ennemis mais mon coeur sait des navires ennemis partant ensemble pour pêcher la tendresse.

     Les jours avaient sans doute les vertus des promesses auxquelles je croyais pour croire en quelque chose. La rondeur de sa bouche aux lèvres de tendresse que je touchais d'un doigt quant elle me disait "ose !" Permets-moi de te dire, du haut de ces mots doux, le respect qui s'incline devant sa peau aimante. Et ces baisers d'avance que je sème dans son cou, cette clairière folle aux doux parfums de menthe, ces gestes fabuleux quelle trace dans l'air, ses regards qui oublient la moindre des frontières pour venir jusqu'à moi dans la beauté du feu.  Je le croyais éteint tout au bout de mes yeux.

     Permets-moi de te dire, que tous les mots absents, ces mots qui trop souvent manquent encore à l'appel, permets-moi de te dire si tu les entends qu'ils sont gorgés d'amour jusqu'au fond des voyelles. permets-moi de te dire les mercis qui m'arrivent de tous les coins cachés de mon être en suspend. J'ai tellement besoin de tes pas sur mes rives pour la laisser porter mon corps dans son courant.


Car on a beau faire, car on a beau dire qu'un homme averti en vaut deux. Car on a beau faire, on a beau dire, ça fait du bien d'être amoureux.


Cher Jacques, 

     Les particules du dimanche donnent aux autres jours de la semaine, de faux airs de noblesse. L'écriture, ce jour-là, prend une autre tournure. Pour la musique, je ne sais pas, seul toi pourrais le dire. Une chose est certaine : le dimanche est sournois. Un geste du dimanche ne doit jamais s'égarer sur la terre de la semaine. L'inverse obéit à la même logique. Le geste du dimanche s'auréole d'autrement, d'étoffe et de rondeur dans son éxécution. Il s'attarde, patient, devient admiratif. A l'inverse, le geste de la semaine est toujours minuté et rigide, concis, direct et plein, le caractère enroulé dans une certaine sécheresse proche de la névrose. 

La vie ne fait pas de cadeau et non de Dieu c'est triste Orly le dimanche, avec ou sans Bécaud...

     Parfois, le dimanche s'évapore, dans la brusque chaleur de nos ennuis vaincus. C'est écrit quelque part : le rythme délicieux, la franche incertitude, le retour incessant de nos envies de lundi, de nos regrets de la veille, de nos remords d'avant, semblent d'un coup balayé, oublié, avalé. Il y a des samedis soirs qui parfois s'éternisent un, deux voire trois jours. Les dimensions qu'on accorde au temps changent radicalement de mesures. On commence une chanson le samedi pour la finir le même jour, même si le soleil s'est couché trois fois entre temps. Peu importe : ce qui compte, c'est l'instant où elle commence, pas celui où elle finit. 

     Aujourd'hui, c'est dimanche et derrière ma fenêtre sans rideau, je vois le jour baissé la tête sur le trottoir. Aujourd'hui c'est dimanche, ce faux jour de la semaine, qui se termine toujours par une sorte de bilan. Une sorte d'addition, de soustraction parfois. De projections embarrassantes. D'avenir qu'on touche du doigt. De lendemain presque proche. On n'y fait pas attention mais le dimanche est avec la pluie, le ruisselement le plus naturel de l'existence. Comme si ce jour était liquide nous perdant, corps et âmes, dans d'improbables chroniques souterraines. Les liquidités de l'esprit s'échangent le dimanche, jour nul autre pareil, appareil étonnant où se broient l'artifice de nos vies ralenties. Il y a d'abord le matin qui traîne en longueur. Parfois le sommeil s'est échoué loin dans la matinée. Puis le midi est toujours en retard. Puis tout le reste suit. Les fleurs chez la fleuriste. Le journal et le pain. L'heure des confidences. L'heure des choses différentes. Les perspectives s'étirent et le coeur prend sa place. Sa vraie place dans nos poitrines. Le dimanche est une île d'où l'on voit le continent. 

     Je me demande qu'elle aurait été le meilleur moment pour que l'on se rencontre : un jour de la semaine dans le débordement des habitudes ou un jour de dimanche, au bord de l'incertain, de l'improbable et du hasard. Je réfléchis souvent à cette notion d'improbable rencontre et je sais, que quelque part, d'autres y réfléchissent mais pour d'autres raisons. Et que dans nos sommeils anachroniques, il y a une envie de rencontre, sur le bord d'un jour crucial. Et je sais que ce jour n'existera jamais car il existe déjà. Dans une quête improbable dont je suis seul l'auteur.



Cher Jacques,

 

 

     Jef a rejoint Fernand. Il fallait s'y attendre. On ne durcit jamais les âmes qui sont trop tendres. Elles sont nées, sans savoir, un jour d'inspiration suivant la courbe molle de tes humeurs buvards : Jef au bord de ses larmes, Fernand noyé dedans. Jef cloué dans ses drames, Fernand raide dedans. Né un jour de tristesse, né un jour de grand vent. 
       Tu es parti devant. Jef a rejoint Fernand. J'ai cru, un bref instant, quand la nappe était mise, avoir retrouvé Jef avec son air souriant, sans son fatras de triste, sans son fourbis de seul. Enfin, Jef avait l'air, je ne dirais pas content, mais soulagé peut-être, d'être nu de tourments. Ce n'est pas si facile d'exister sans talent, celui que tu mettais pour que Jef soit vivant. Je ne parle pas de Fernand... Si t'étais seul derrière, lui il l'était devant. Trop mort pour ne pas avoir le mérite d'être vivant. Jef a rejoint Fernand. Ils se marrent. Je les entends. 



Cher Jacques,

     J'ai tenté de comprendre, avec cette conviction profonde que tes empreintes ne sont pas des inconnues ici, ce qui t'avait poussé à choisir de tels mots, à convaincre de telles phrases à te suivre pas à pas, à convoquer telle rime pour caler toutes tes soifs d'expression. En marchant, éloigné de tes vagues mourantes, je répétais sans cesse Vierzon, Vierzon, Vierzon, Vierzon... 
     Juste pour faire ma bouche à la déformation de l'air qu'impose cette prononciation. En même temps, je me prenais pour ce nom propre, égaré sur l'annuaire des communes de France ou peut-être coincé dans une édition inconnue d'un dictionnaire de rimes particulier, disons juste rédigé pour toi. Je me prenais pour ce nom tranquille, jusqu'alors évasif et sans grande prétention. 
     Un nom de ville moyenne, égaré en pleine terre, remisé dans un centre qui se dispute son nombril et faisant de sa vie, une vie si commune. Je me prenais pour ce nom, prononcé simplement avec ce Z en queue et ce Zon pour finir, un Zon qui fermerait la marche d'un alphabet cousu sur mesure. Et me voilà ce nom, tout tranquille d'être ordinaire. Ce nom perché sans doute sur quelques réputations fameuses et j'en connais, c'est vrai, qui m'envierait presque d'être un nom reconnu dans certaines matières. 
     J'étais un nom planté au milieu de la France, un nom ferroviaire, ligne de démarcation, un nom de porcelaine, de verrerie, de batteuses, de tracteurs, de bouchons... Un nom de nationale 2O et de nationale 76, une traversée féroce pour les nerfs des vacanciers. Un nom de ville enrobée de ces couches de choses dont on parle, au hasard, d'une conversation.
     Je pensais à cela en marchant dans les rues, à cet instant précis que je ne m'imagine pas, où tu pris dans le feu de tes combats écrits, la décision irrévocable de m'élire dans ton texte. Cet instant renversant où, pour une raison arraisonnée pour toi-même, tu arrachas Vierzon de son centre inconnu pour l'épingler, ici, au bout du premier vers. 
Il y a, dans l'écriture, des destinations inexplicables où, tout au bout de sa route, une mystérieuse amnésie empêche de faire demi-tour car on a perdu le sens de son chemin. On se retrouve là, comme étrangement posé, avec la certitude qu'une alchimie complexe, vous a donné un sens mais un sens inconnu. 
     Voilà, tu as maintenant atteint le deuxième vers. Vierzon est à ta cause et tu déroules alors, une suite d'autres noms. Seulement, il est trop tard. Tu as fait de Vierzon, sans vraiment le savoir, à la fois une cible, une victime, une heureuse, j'ajoute une chanceuse. On peut considérer cet acte comme mineur. Après tout, ce n'est qu'un nom coincé dans une chanson, entre Anvers et Vesoul et un accordéon. Mais c'est plus fort que moi. Je tente de deviner ton geste qui a suivi l'ombre de ta pensée. Et ce Z qui se courbe pour devenir Vierzon... 
Tu dois te dire, c'est futile. 
     Mais je reste persuadé que l'on meurt de hasard en allongeant le pas... La ville s'endormait et j'en oublie le nom. Sur le fleuve en amont, un coin de ciel brûlait. 


Cher Jacques, 

     L'ordonnancement des évidences semble avoir subi un revers. Un léger revers peut-être mais ce simple souffle suffit à bousculer l'air dans lequel je prononce ton nom. Ce qui saute aux yeux n'est pas forcément ce qui se voit le plus. Bien sûr, tu existes. J'utilise le présent parce que des circonstances particulières m'y obligent. Il y a ainsi, des catégories de défunts sur cette planète pour qui le passé simple, l'imparfait et toutes les races de conjugaisons tendant à rendre obsolète leur existence sont techniquement impossibles à utiliser. 
     Alors, bien sûr tu existes, dans ce halot d'évidences. Bien sûr, tu chantes avec ces organismes génétiquement bréliens pour lesquels quelques faucheurs humides seraient volontaires pour la correctionnelle s'il s'agissait de labourer les vastes champs de tes compétences. Bien sûr, ta voix parvient au-delà des décennies qui ont fané son origine. Bien sûr, tu montes les escaliers et tu descends les saisons sans fatigue apparente, sans vieillesse excessive. 
     Tu es là, fier de l'être et chacun oublie que la présence présumée vaut autant qu'une présence ferme. Bien sûr, tu continues à exister sans existence véritable et ton absence s'étire comme un rendez-vous perpétuellement en retard avec ceux qui aimeraient tant physiquement t'approcher. La mort a cette façon dérisoire, même au vingt-et-unième siècle, de faire autant de manières avec les vivants. 
     Bien sûr, il n'y a rien à ajouter quand tu as le dernier mot. Tu es une évidence dans le doute improbable d'une disparition. A force d'être vivant, on en oublie le contraire. A force d'être mort, on devient si vivant, ce qui est ton cas, que l'on imagine plus devoir pleurer un jour si tu disparaissais vraiment encore. Donc, imposer ta présence, ici, à Vierzon, imposer les indiscutables bienfaits de tes chansons (dont une en particulier...) revient à garantir à chaque homme qui naît, l'assurance de sa pesanteur, de son oxygène et l'assurance, surtout, de l'ignorance totale de sa mort un jour. 
     Bref, tu es le jour, la nuit, l'air et la pluie. Tu es toutes ces choses qui arrivent sans ordre de notre part et qui repartent de la même façon. Voilà, tu es une transparence incarnée à travers laquelle on peut tout voir sans parvenir à distinguer l'essentiel, c'est à dire tes traits. Et quand je ressasse, au bord de la répétition quasi obséssionnelle, un certain nombre de choses à ton sujet, la réaction est unanime : celle de confirmer que tu es là, parmi les autres, entre le monde que tu as quitté et cette marche haute de trente ans et que répéter une évidence ne sert à rien.
     Seulement voilà. D'où je prononce ces mots,  je doute de l'évidence qui te maintiens ici. Je sais que ta chanson est morte à nos frontières, nos frontières vierzonnaises évidemment. Alors, porter ton verbe, l'accordéon de Marcel Azzola, cette série de villes enfilées comme des perles, les flons-flons et toute la panoplie, m'apparaît comme un instinct de survie. Même si, certains soupirent sans se rendre compte que, déjà, dans l'espace géographique de cette ville, je ne dirais pas l'oubli, plutôt l'indifférence et beaucoup le mépris, ont repoussé tes mots et ta valse-musette. Ce matin, j'ai compris que l'évidence peut être mortelle.


Cher Jacques,


     Il n'y a pas de quête sans folie. Comme il n'existe pas de quête avec un fond, des bords et un couvercle comme tous ces contenants, plus ou moins hauts qui empêchent toute intrusion de liberté. La quête des mots est interminable puisque leurs combinaisons sont infinis. Plus fine, la quête de sens exige plus de rigueur car elle définit la direction des mots écrits, puisque ce sont des mots, bien sûr, dont il est question, ceux de tes chansons. Je ne suis pas certain que l'on choisit ses mots sur un critère unique : le son qu'il offre, la rime qu'il donne, la douceur qu'il engage, la dureté dont il sue, la beauté peut-être qui le caractérise, si ce n'est la beauté de son sens ou la beauté de sa forme. Quand un mot est choisi à côté d'un autre, c'est alors qu'il se place avec une facilité déconcertante qui fait croire qu'il est ici depuis toujours. Ainsi, à la relecture, l'évidence du presque parfait domine. On peut passer à la phrase suivante. 
     Sauf, et j'en suis persuadé, que le don d'écrire comme le don de jouer de la musique, de peindre, de danser, de chanter, de jouer, offre une transparence qui permet de voir non seulement l'intérieur de ses propres mots, de ses propres notes, de ses propres couleurs mais d'anticiper cette même transparence sur les mots suivants, les notes suivantes, les couleurs d'après. De fait, au fur et à mesure d'un texte ou d'une chanson, on voit de suite si les mots ont le pouvoir d'être associé sans gêner leur transparence réciproque dans laquelle on peut voir, une suite complexe de connexions silencieuses. En cela, les places de chaque mot sont fragiles et ils sont donc choisis en fonction de critères rigoureux que certains appellent l'inspiration, le talent. Et qui n'est qu'un épi-phénomène de sensibilité accrue. 
     J'admire l'agencement de tes mots. Et je sais qu'au-delà de ses résultats, chacun d'eux pèse d'un poids particulier. Je sais que, jamais, je ne parviendrais à savoir pourquoi, car c'est là le débat, tu as choisi Vierzon, Vesoul, Anvers, Hambourg. Je ne parviendrais jamais à percer ce mystère. Mais est-ce que je le veux ? Je ne veux pas entendre de choses particulières destinées à m'expliquer le déroulement de tes choix. Tu as, à un instant particulier, constaté que la transparence du mot Vierzon, qui t'es venu comme une fleur au printemps, et pour une cause qui t'es propre, qu'elle soit sérieuse ou futile, avait l'heur de coller à la transparence des autres mots de service, à cet instant-là. Donc pourquoi s'en priver ? 
     Je suis aussi de ceux qui (sans volute de fumée) aime refaire le monde au comptoir d'un Buffet de la gare. Je suis de ceux-là et, je pense que si nos naissances avaient pu s'accorder pour que nous nous rencontrions, j'aurais eu du bonheur au Buffet de la gare. Seulement, je m'aperçois, aveuglé par ma quête mais saisi par le plaisir qu'elle me procure en m'assaillant que je dois vite essayer de faire rouvrir le Buffet de la gare de Vierzon, fermé depuis trop longtemps. Je ne voudrais pas rater une occasion de t'y inviter si tes pas, perdus dans la brume, te conduisaient jusqu'ici.



Cher Jacques,


     J’ai voulu voir si les lieux te contenaient encore. Si la mémoire des aspérités se polissait sous la caresse des années. Voir si ces mêmes années avaient un sens, un non-sens, un endroit où dormir, un but à atteindre, un héritage à transmettre. Voir encore plus loin, quel sens pouvait avoir l’existence quand les lieux se moquaient de ce que nous étions devenus. Comment des lieux semblables osaient servir une histoire identique à des gens différents ? 

J’ai voulu voir si les marches avaient gardé l’empreinte subjective de tes pas, dans l’inutilité absurde à les retenir pour rien. Voir si la vue, sans ton horizon, avait changé.

J’ai voulu voir si je te voyais encore quelque part. Tu avais, autour du cou, une écharpe de chanson triste. Tu étais assis contre le mur comme si tu cherchais une porte molle en guise d'issue de secours.  Voir si les dimensions changeaient, si la profondeur des choses tenait aux regards que nous leur portions ou si elles étaient immuables. Voir si le passé était visitable en l’état, s’il portait en lui ce que l’on voulait en garder ou s’il  imposait de lui-même ses propres vues en piétinant nos libres choix.

 

J’ai voulu voir si, par hasard tu n’avais pas égaré une ombre qui m’aurait attendu pour repartir avec moi. Te retrouver comme je m’étais laissé au bord d’une autre vie. Mais les lieux sont immuables. Nous pouvons faire crédit de mille existences, elles sont toujours ce qu’elles sont, des théâtres, des décors, des croquis, des sommaires. Ce qui change c’est l’intimité que nous entretenons avec elles.

 

J’ai voulu voir enfin si le sel qui me piquait les yeux venait toujours de cette infinie tristesse à ne pas pouvoir pleurer de l’eau douce. Et enfin, je me suis endormi. Il y avait, dans l'air doux, un sentiment de sommeil profond. Pour laver ce qui me restait de réalité.

 


Cher Jacques,



     Demain, quand nous aurons sorti nos vies sur le palier pour secouer les miettes que les jours ont laissés en mangeant à nos tables, il sera toujours temps de se dire, vraiment "si j'avais su". Le genre de formule toujours appropriée aux formes de nos regrets, de nos remords fragiles, de notre peur aussi, à se sentir poussé.
     Nous aurons dans les mains, un gros bouquet de fleurs pour les jours à venir. Alors, demain, je te promets, je rentrais m'asseoir, près de notre fenêtre où la nuit est entrée. Je tirerai le rideau pour qu'il fasse plus noir, je fermerai les yeux. Et je me souviendrai. Je pleurerai, sans doute, des larmes trop amères car trop vieds d'amour.
Je resterai des heures à ne savoir que faire : partir pour être libre ou rester jusqu'au jour ?
     Le soleil tournera la clef de mes paupières. A travers le rideau, je le sentirai proche. Je serai lourd d'angoisses. il y aura dans l'air, des souvenirs pesants à déchirer mes poches. 
     Une dernière fois, je remplirai ma bouche d'un sanglot étouffant. Je remplirai mes yeux de milliers de détails qui bouleversent et qui touchent.

Enfin je partirai.

Le temps sera radieux. Derrière la porte close, j'aurais mis le feu.

     Plus tard, beaucoup plus tard, quand nous serons foutus, plus de cheveux au vent, plus d'avance en retard, plus de nous-même en nous, plus, plus, plus... Juste de quoi survivre pour ne pas décrocher, pour que notre âme en route reste encore amarrée, à notre corps noirci par les mauvaises nouvelles dont l'odeur sera proche de celle des poubelles des éboueurs en grève.
     Plus tard, beauoup

plus tard, quand plus un chemin creux n'ouvrira ses deux bras pour receuillir nos pas, nos lèvres et nos regards ; quand nos pattes sciées ne pourront plus soutenir, raide sur ses deux pieds, notre viande faisandée, il faudra bien choisir :

rester pour dire je reste comme un entêtement; rester pour dire je t'aime, lâché comme une promesse. Ou rester simplement. Ou partir, soulagé, entouré de tendresse. Ou partir en colère, un coup de pied au cul. Ou partir simplement.

     A chacun son histoire, son morceau de carcasse, son bout d'os à rogner avec une dent gâtée et sa tête bizarre accrochée à la glace. Sans compter les comptines qu'on se met à cracher comme la fumée d'usine qui va nous étouffer.
     A chacun sa cadence derrière sa machine et son lot de tracas, fidèle destrier qui trotte dans nos têtes à nous les faire craquer, qui trop souvent nous font courber l'échine.
     A chacun son pardon, à chacun sa rancune, à chacun sa lumière de soleil ou de lune, ses sourires en solde, ses bonjours en promo que l'on reprend aux autres, une fois tourné le dos.
     A chacun son histoire, unique et égoïste, à chacun son destin qui s'entête, qui insiste. Ailleurs, certainement, nous n'aurons plus d'histoire, ou si peu, ou vidée du moindre désespoir, que le regard des autres ne sera plus gênant.

Et nous ne serons plus des êtres insignifiants.



Cher Jacques,


     Je suis passé chez toi. Enfin, chez toi, presque... Un endroit que tu aurais aimé, c'est sûr. Je déroulais ma résistance au froid, dans un petit matin trop tôt pour être raisonnable. Une escale inventée de toutes pièces dans une ville traversée. C'est ainsi, quelque fois, pour sortir de sa brume, on s'arrête boire un café chez l'inconnu comme d'autres vont petit-déjeuner chez l'habitant. L'enseigne a stoppé ma course, je me rendais je ne sais plus où, entre quelque part et ailleurs, pour une raison sans doute futile. Il n'y a de bonnes raisons que pour les voyages lointains. Les autres destinations ne sont que des déplacements sans importance. 

     "Chez Brel". 

     Devanture sans brillance. Bistrot unique et doux. Lumière avare d'éclat. Un comptoir large au quai. Des tables désertées. Un zinc cousu pour moi. Du fond montait un air d'une chanson connue comme si, derrière le rideau qui devait séparer le lieu public du lieu privé, tu allais apparaître pour chanter pour de vrai. Quelque chose d'Olympia ou d'une scène de province. Quelque chose de Bruges, de Flamandes, d'Isabelle et d'éclusier. Quelque chose de familier comme une tendrese d'ami. 
     Enfin, un souffle chaud que je reconnaissais sans même l'avoir touché. En fait, j'entrais dans un disque comme d'autres vont à confesse pour avouer des pêchés sans grande conviction. J'étais l'unique sillon de cette grande galette et le patron tournait en boucle un torchon gris-blanc dans la gueule d'un verre haut. J'entrais physiquement dans les limites du bar en laissant mon esprit me seconder un peu. Il y avait mille visages du tien. Aux murs, au plafond, couvrant le moindre espace, suintant du moindre coin. 

     Des strates impressionnantes d'images comme des couches de vie. Des images récentes barrant des plus anciennes. Des authentiques siglées d'une signature dormant sous des plaques de verre. Des étagères ventrues de livres te racontant. Des immenses affiches de cinéma servaient de fenêtres ouvertes. Une carte de la Belgique imposait ton pays et une autre des Marquises me murmurait, tout bas, les limites de ton dernier voyage. Le patron continuait à étouffer ses verres pour les sècher des traces des clients précédents. La chanson venait de changer. J'entendais à présent Vesoul me tartiner de l'accordéon sur un morceau de pain tendu. Il y avait le silence importun de ma bouche et la rengaine, au fond, qui venait jusqu'à moi, qui venait jusqu'à nous, qui venait me servir. J'avais le rouge au front et le silence à la main. 
     A gauche, des partitions et quelques instruments semblaient doutés d'eux-mêmes sur leur raison de vivre. Et je doutais moi-même de cette étrange insertion dans ce lieu de culte, chapelle de bistrot ardente à ta mémoire. Le patron détaillait chaque trait de mon visage quand je lui demandais, enfin, de me servir un café. Le ronronnement de la machine, le parfum, le tintement de la cuillère sur la soucoupe blanche, le bruit sec sur le bois. Le "merci". Le rituel. Le moment de se dire enfin que le désir d'un café se mue en plaisir d'un café. 
     Et la Chanson des vieux amants vint sucrer l'air suspendu à mon verdict. Et le patron reprit sa besogne de plus belle. Et je lisais les murs comme un livre géant. Et les murs te suaient jusqu'à n'être plus murs mais une tombe bavarde, ce qui n'est pas courant. Il nous fallut bien du talent pour être vieux sans être adulte... J'étais attiré par le fond du bistrot. Le café était bon. Le temps était ailleurs. Le patron un horizon finalement agréable. C'était un peu le saphyr sur le sillon du disque, la raison d'être du disque. Le disque humain.
     Qu'est-ce que j'aurais bien aimé, encore une fois, encore toujours, me pendre ici, me pendre là, entre l'instant où je serais et l'instant vif où je ne suis pas. Je suis resté une heure sans parler hormis pour demander un café supplémentaire. Ne pas avouer rester ici pour le plaisir unique d'y être. Et pourtant. Je n'osais pas quitter le comptoir, ni ces murs déraisonnables qui me donnaient mille fois raison de ne pas les décrocher de mon regard. Il y avait plus de toi que tu aurais pu en contenir. Et toujours, dans l'air, ces chansons, à chaque fois surnuméraires. J'ai pris un dernier café pour la route. Le matin s'était alangui sur le début d'après-midi. Et je ne connaissains toujorus pas la voi du patron de "Chez Brel". Il faut dire qu'aucun client, à part moi, n'a franchi la porte. A croire que le bistrot n'était là que pour moi.
     Avant de sortir, j'ai arraché mes yeux du mur en tirant d'un coup sec. Et j'ai aspiré une chanson en route comme si dehors, je ne devais plus respirer. Comme si, dehors, il n'y avait plus rien à attendre. 

     "Chez Brel". 

     Tu vois, quelque part, il y a encore des choses te concernant qui restent à inventer... L'imagination a parfois beaucoup plus de talent que la mémoire.




Cher Jacques,



     J’avais douze ans. Je buvais la solitude de ma chambre plantée au sommet de dix-huit marches qui se superposaient dans une courbe élégante. Dans une vaste maison d’enfance, je tentais de comprendre ce qui me parvenais : des bouquets de phrases dont j’ignorais l’origine, des paquets de mots descendus de nulle part, des saisons d’écriture renouvelées chaque jour. J’étais bien, tellement bien, tenu en haleine  par ce mystérieux courrier,posté de je ne savais où. J’étais ravi et comblé de me sentir habité par cette fantastique faculté d’écrire. Je n’étais plus seul désormais. Les soirs d’été s’allongeaient comme des bonheurs élastique. J’écrivais beaucoup. Je n’avais plus aucun soupçon sur moi-même. L’enfant murmurait l’adulte qui arrivait au devant de lui. Je priais un Dieu inventé de toutes pièces. Je priais uniquement pour que cette main tendue à l’intérieur de moi ne se referme jamais.

Plus tard, je compris nettement l’importance de ces récoltes qui me mettaient à l’abri du besoin. Je répondais présent à chaque sollicitation. J’étais là pour l’écriture, j’en saisissais les formes, les contraintes, les folies, les frontières et les pouvoirs. Mon enfance basculait. Le monde ? Trop longtemps, les autres se le sont partagés mais il m’appartenait aussi. Pas une journée sans visite, pas une seule nuit sans le frottement doux d’un vol de mots sauvages. Je m’étais tellement reprochée ma solitude et voilà qu’elle exigeait maintenant sa part de légitimité. J’avais peur de ne pas savoir aller vers les autres. Ils me le rendaient bien qui ne venaient pas non plus vers moi ! Une douleur d’enfant est toujours terrible car le silence aiguise ses tranchants sournois dans les plaies de l’adulte. J’étais ma seule compagnie.

Ecrire égale aimer, un amour impossible forcément merveilleux. Ecrire égale allumer la lumière. Écrire égale attendre une visite. Écrire égale composer sa propre vie. Ecrire, je ressentais le verbe comme une aisance surnaturelle à maîtriser l’inattendu. Je me coulais une raison : l’écriture n’avait aucune équivalence. Elle ne tolérait aucun ennemi. Ne recevait aucun pardon, elle n’admettait ni modèle, ni morale, ni antidote, l’ordre était cruellement simple : écrire ou mourir. En cas de danger : faire usage de ses mots en état de légitime défense. Je relisais des dizaines et des dizaines et des dizaines de fois, le même morceau monolithique. Je soustrayais, j’additionnais, je dévirgulais et je majusculais, je repoussais des points et je raccourcissais des phrases, je vidais et je remplissais, je freinais et j’accélérais, je semais et j’arrachais mes certitudes aux vices de leurs contraires. J’avais l’impression parfois désagréable de tout faire sauf d’écrire, de coudre peut-être ou de préparer une pâte à crêpes, d’écosser des petits pois rondement tièdes, dans leur petit sac à glissière, et croquants sous la dent, parce que j’ai toujours adoré les petits pois du jardin de mon père, exclusivement crus.

Toutes mes histoires étaient les transfuges de mes envies de fiction et de mes désirs de vies nouvelles. La nouveauté était lumineuse et sans nouveauté, je savais que l’existence ne se dépassait plus.  

Il y avait un revers à ce plaisir. Je ne connaissais plus le repos, le repos véritable, sans un bruit, sans le moindre froissement d’un mot qui se déplace à pas de voyelles. J’avais peur d’ignorer l’origine de cette avalanche et j’éprouvais une peur plus étrange encore : être à l’heure suivante complètement vide du sens que donnaient les mots à mon brouillon d’existence. Mes angoisses les plus sourdes portaient le poids de ces doutes. Je n’ai jamais aimé sans les mots. Chaque acte était double, ourlé d’une étreinte passionnelle de l’écriture, de dictées jamais transcrites, de flots de paragraphes qui ne se terminaient pas. J’apprenais le plaisir des corps par le désir des mots. J’étais assis, la nuit tombée, sur le bord de ma chambre à épier le moindre pas dans la rue de ma tête. L’enfant qui attendait était devenu, à jamais, le veilleur perpétuel de ma propre vie.


     Pendant des années, j’ai cru à cette idée d’avoir été choisi pour accomplir ce qu’un autre, je ne sais pas  qui, n’a pas eu le temps de terminer pendant sa vie. J’étais un enfant, en même temps, le fruit d’un puissant hasard aux ordres d’un être de l’ombre tapis dans les recoins du vide, à l’heure où les enfants ont des peurs d’enfant que les adultes guérissent. Un été s’annonçait. Assis sur mon lit, j’écrivais sans la moindre appréhension. Après, je m’endormais. Le lendemain, la relecture coulait en moi les sentiments révélés à l’écriture. Donc le texte était bon. Je pouvais le soumettre, le ranger, le relire encore, m’en inspirer pour d’autres.

Dans la combinaison rigoureuse de mes impératifs, je peux dire aujourd’hui que j’affrontais le bonheur. Le monde se construisait autour de moi, coloré des solitudes désuètes pour lesquelles il ne faut rien entreprendre car elles sont douces au toucher. Cependant, toutes les solitudes ne sont pas bonnes à garder. Celles qui m’arrivaient ne me faisaient douter de rien. Elles remplissaient abondamment ces petits plaisirs d’enfant dont j’étais exclu. Ces petits plaisirs qui naissent en groupe, dans l’invention du jeu ou de la cruauté. Je croquais mon bout d’existence sans la conscience de son ivresse. Sans savoir que mon bien-être était dosé à la proportionnelle de mes angoisses profondes.

 Enfin, j’avais trouvé le rythme efficace à mes orchestres intérieurs. Je buvais les bonheurs simples comme voir la nuit manœuvrer pour se garer à la place du jour. J’étais heureux, mêlé à ce changement de garde. La fraîcheur du soir, je l’emportais avec moi sur le chemin du retour : le bout de la rue et sa courbe légère ; le rectangle brutal de la maison adouci par la rondeur inexacte du marronnier en arrière plan. La rue continuait encore, bordée par la lumière pluvieuse des réverbères. L’été, je finissais d’étendre, dans l’herbe obscure, la tiédeur magnifique de mes fins de journée. Je devais écrire. Mes doigts en avaient la forme et mes mains la volonté. J’écrivais tout mais tout écrire n'est pas le bout de l'écriture.

 

 


Cher Jacques,

 


     Depuis que tu as lancé, il y a quarante ans, cette phrase à la mer "T'as voulu voir Vierzon...", je porte en moi ma Vierzonnitude comme tu as porté, bien avant moi, ta Belgitude. Il faut parfois peu pour faire basculer un destin, une existence, une balance du temps, une façon d'amorcer sa descente avant de se poser. Cette Vierzonnitude n'est pas une plaie. J'imagine qu'ailleurs, sur des trottoirs moins étroits, quelques-uns de tes concitoyens, portent comme une plume, leur Vesoulitude. Je dis "tes concitoyens" car celles et ceux que tu as enchansonné dans ton titre ont cette particularité délicieuse qu'ils habitent un succès et demeurent dans tes paroles. 
     Je n'ai pas pour habitude de déifier mes préférences et mes passions. Mais je dois admettre qu'en caressant quelques noms propres dont le degré d'importance n'a d'égale que l'ordre qu'ils occupent dans ta chanson, tu as synthétisé cet exploit de donner du relief à de plates sous-préfectures. Je dis plates sans mépris évident pour Vesoul dont j'ai respiré l'air avant de fredonner la chanson et pour Vierzon, Vierzon, cette ancienne ville-étape où ta présence ici ne subsiste qu'à l'état de rumeur. Encore aujourd'hui, Vierzon ne court qu'au-dessus de la notoriété que grâce à ces lettres de noblesse dont tu surlignas les syllabes. 

     Pas besoin d'être capitale pour être capitale. Les histoires portent ainsi des majuscules inégales et cette ville dont je suis l'ombre n'a jamais pu penser qu'elle pouvait compter sur toi avant de compter sur elle-même. Dans cette défiance inexpliquée, pourtant, Vierzon vierzonne comme Bruxelles bruxellait. Sont-ce ces consonnes rugueuses qui délivrent leur part d'exotisme à cette cité complexe. Complexe dans ses ardeurs et ses timidités. Complexe dans son orgueil et dans son humilité. Complexe dans les regards qu'elle jette encore par-dessus son épaule. Il n'existe pas de ville idéale. Mais il existe, et c'est une certitude indéfectible, une ville où l'on nait. Tous. Et plus importante encore, une ville où l'on grandit. 
     Et plus primordial, une ville dont les souvenirs auxquels nous sommes rattachés épousent les courbes de l'enfance. Cette enfance au cours de laquelle l'inconscient bâti plus haut que le conscient. Un jour, sans forcément l'avoir sollicité, un souvenir particulier semble descendu doucement pour, une fois écarté comme on écarte une branche, laisse deviner devant lui, une clairière peuplée d'autres souvenirs insoupçonnés. 

     J'ai toujours Vierzonné : enfant, adolescent, adulte. Ce n'est pas la ville qui compte mais la façon dont a pu user la pierre, l'angle dur des maisons, l'arête saillante des rues perpendiculaires, le chemin des habitudes, toujours le même, appris par coeur jusqu'à l'écoeurement. Je me souviens de cette rue balisée comme du papier millimétré, cette rue familière et chaude, vaste univers dans ma galaxie d'enfant. C'est impressionnant d'être le propriétaire d'une rue entière, d'appartenir aux gens qui habitant là. De les savoir avec vous. De les retrouver toujours. De penser que l'éternité habite dans cette rue. Elle est toujours en moi. Comme s'il s'agissait d'un de mes organes. Je la parcours encore, les yeux fermés, répondant avec bonheur à ses humeurs. A ses anecdotes. A ce caractère particulier. 

     Quand je Vierzonne, parfois, à la surface de cette ville, je rejoins cette rue où je n'existe plus. Où j'avais existé. Cette rue, passé de rue. Je ne connais plus personne. Personne ne me connaît plus. C'était au temps où Vierzon vierzonnait, où l'enfant qui vivait en moi, avait construit cette rue au gré de ses grands rêves. Et cette Vierzonnitude, sans autre mélancolie, je la porte en moi. Parce qu'on peut tout dire et tout rire, on appartient forcément à un lieu. Que l'on ne choisit pas. Mais qui vous assimile. Avec gourmandise.


Mon enfance passa de grisailles en silences, de fausse révérences en manque de batailles. L'hiver j'étais au ventre de la grande maison qui avait jeté l'ancre au nord parmi les joncs.

     Je la sens qui respire encore ou est-ce moi qui tremble de la savoir muette et sourde, creuse et vague, nue et sans but.  C’est affreux de ne pas savoir d’où viennent ces vibrations qui tranchent, à coups de lames claires, la chair trop tendre du passé. Me voici seul, à racler les bords de ma mémoire, pour savoir ce qui reste, dans les copeaux, quand l’âge a tout raboté.

Je reconnais tout : les lucarnes malicieuses de la chambre mansardée, les volets éternels alignés strictement, le gouffre de la cave d’où montait des rumeurs féroces jusqu’à mes mondes d’enfant, le perron écorné, l’escalier tournant ciré jusqu’à l’outrance, le placard trop profond où dort encore ma peur. Avec soin, je repasse au crayon gras des souvenirs indélébiles tous les traits indécis. Dans un ordre méticuleux, presque chronologique, je reconstruis les pans de  murs brisés, les fenêtres sans vitre, les ouvertures sans portes, le crépi sans joie. Je redresse la courbe des abandons fatals, je tente de détourner le croisement sans avenir des immenses courants d’air qui trouent la moindre volonté de tout remettre sur pied.

Je rallume des feux de courage au milieu de ces ruines. Dans leur lumière, je sais que l’enfant qui vivait là n’a toujours dormi que d’un œil. Je fixais, sans relâche le vif héritage des réverbères qui tapissaient sa chambre d’un soleil perpétuel. Il arrivait en tâche, pressé dans le tamis des volets à claire-voie. Je ne savais pas qu’il y avait tant à cueillir ici, que le sol était cru comme la dernière navette du soir d’où l’on ne veut pas descendre. Les peurs ont des racines crochues. Le bonheur pousse sans feuilles, longue tige sans prise qui meurt en même temps qu’il fleurit, abrité seulement par le désir violent de son impossible perpétuité. 

Je n’ai jamais compris pourquoi je léguais tant de moi-même à ces murs sans saison, à ce grenier sans secret, à ce couloir si long. Si j’avais su combien la maison me restituerait avec autant de douleurs, je n’aurais rien transpiré qui put la nourrir avec autant d’énergie. Maintenant je suis persuadé qu’il ne faut rien laisser aux choses qui ne soient d’intérêt. Cette maison  n’a rien d’énigmatique, encore moins d’irréelle. Ce n’est jamais le moment pour pleurer. La tristesse et la joie ne sont pas excusables, l’une et l’autre se forment à  l’aune de la matière capable d’expier le doute.

Devant cette ombre froide, j’ai l’âme d’un constructeur, d’un bâtisseur de rien : le caillou familier, la trace dans l’écorce de l’arbre, la cachette secrète éventrée par la pluie, la marche de pierre doucement creusée par les passages, à mon insu, sans doute, une armée invisible a du longtemps loger dans l’escalier pour passer tout son temps à monter et descendre et user la matière comme le fait l’érosion.


          Me voici, un soir d’hiver sans issue, planté comme une erreur dans l’injustice de la rue. Cette petite rue est bordée de fantômes, de silhouettes découpées aux ciseaux dans le carton du ciel, d’espaces devenus lisses, de maisons replâtrées par d’autres existences. D’un côté, elle s’enfonce vers l’arrière de la ville hérissée de jardins en bordure de rivière, de l’autre, elle plonge son long cou dans le liquide urbain.

J’y croise, en ordre clair des âmes aux visages familiers, la transparence en fait une drôle de compagnie. Leur bonjour est un souffle, une idée invisible de la mort, un petit vent sucré sur le rebord d’une heure de miel.

Je me souviens de tout, dans une clarté étrange. Je reconnais les pas qui ne sont pas d'un autre, eux de l'enfant que je fus, de l'adolescent qui lui a succédé, de l'adulte parti trop tôt. Rien ne bouge aux fenêtres, l'immobilité est une terrible punition. Les souvenirs s'avancent et pour prétendre à vivre, ils doivent combattre l'inertie des lieux où ils se sont formés. J'attends, la tête levée vers la fenêtre du couloir que la lumière s'allume, qu'une ombre passe, que la vie repasse, en boucles douces. Il n’y a qu’un trou noir et il aspire la nuit et la recrache en pluie de vive obscurité.

Les souvenirs d’enfance sont toujours à double tranchant. Il y a ceux qui reviennent et qui n’ont rien à se reprocher. Ce qu’il faut débusquer à tout prix, c’est le souvenir anonyme, sans visage, sans nom et sans domicile fixe, le souvenir qui refuse de se ranger derrière les autres, à la lumière de ce qui nous arrange.

 

L’immense marronnier est plus épais que jamais, entièrement livré à lui-même. Il pousse ses branches contre la façade et enfonce ses racines dans la terre fatiguée d’être seule. J’en suis là. Le moindre bruit devient un acte, un prétexte à rester, au cas où... C'est difficile de s'arracher au sol quand le sol vous avale, vous digère et vous recrache, certainement plus pur, forcément plus sombre, évidemment plus conditionnel.
            Ici, désormais, toute tentative d’existence est vaine. Allez ! Je dois reculer maintenant. Le silence est revenu, en bordure seulement, derrière, il y a comme un souffle qui varie d’intensité,  un souffle tressé d’une multitude de bruits lointains pour signifier qu’ailleurs, malgré la même relative obscurité qu’ici, l’existence a décidé de battre.

Ce fut la première fleur et la première fille, la première gentille et la première peur. Je volais je le jure, je jure que je volais, mon coeur ouvrait les bras, je n'étais plus barbare...

 

 


 

Partager cette page

Repost 0
Published by