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Cher Jacques,

 

 

Ce qui devait arriver arriva. Le petit diable des instants privilégiés a bondi de sa boîte. On croit que les ressorts compressés au fond de sa mémoire vont finir par prendre la forme de l’oubli. Et, un jour, à la faveur d’un sourire surligné, d’un regard qu’on se réapproprie, le ressort tendu éclate, au grand jour de sa surprise.

Ainsi, apprend-on à ses dépens, qu’il ne faut pas s’avouer vaincu si facilement. Qu’il peut encore arriver, dans des cas exceptionnels, que l’archéologie de nos sentiments ne soit pas vraiment une science exacte. Du coup, sous des pinceaux légers, avec la précaution du connaisseur, on retrouve les lignes fortes de ce que l’on avait quitté, avant. Et cette architecture particulière, sans mur, sans plafond, sans forme définie, redevient notre univers.

 

C’est étrange mais dans la lumière de cette propre lumière, il y a une part d’inconnu parmi la familiarité de ce paysage et c’est en creusant un peu plus que l’exceptionnel apparaît. Car finalement, qu’est ce qu’un souvenir si ce n’est une matière déjà utilisée, fortement aléatoire mais puissamment agréable. Comme si, à des centaines de milliers de kilomètres de nous-même, dans une terre étrangère jusqu’à sa composition chimique, un soupçon s’élevait : et si j’étais déjà venu ?

Pour se prouver le contraire, pour se prouver qu’ici, rien ne ressemble à nos instants d’avant, on goûte, on teste, on caresse, on avance à petits pas, on tente des gestes à minima. Et finalement, au dernier moment, devant la crainte de découvrir qu’on pourrait avoir raison, on change d’avis. Alors, s’ouvre un champ de saveurs nouvelles.

 

Le temps, décroché de son monopole, ne s’intéresse qu’aux minutes à suivre. C’est le temps de vibrer. D’une vibration légère.

 

A croire que le passé et le présent avec, n’ont plus qu’à fuir très loin. Parce qu’à l’instant T, seul compte l’instant qui reste. Une sorte de faim insatiable s’empare des minutes. Si c’était la dernière ? Donc, naît un réflexe : celui qui transmet à l’envie le besoin de ne pas l’assouvir, de peur qu’elle ne se révèle pas aussi intense qu’elle fût rêvée.

Et d’un autre côté, la frustration physique est si vive qu’à tout moment, l’esprit craint que le geste ne trahisse l’émotion dans lequel il baigne. C’est une contradiction intense qui se joue. Un paradoxe sans précédent. Et plongé à l’intérieur, on imagine l’intensité du duel.

 

C’est l’heure à présent de faire un choix. Il faut y venir. L’existence n’est pas une fiction perpétuelle. Il faut s’ancrer à une réalité. Prendre une décision. Ce sera celle-ci : je suis le dénivelé régulier des escaliers jusqu’à la porte de sortie qui elle-même me conduira à l’extérieur vers le parvis de la gare qui elle-même me traînera sur les voies en direction du monde que je connais qui lui-même admettra ma défaite.

 

Sauf qu’à la seconde précise où cet état de fait se durcit comme étant la cloison infranchissable derrière laquelle on peut abriter son esprit, là, le « on » devient « je ».

 

Je ne suis donc plus impersonnel. Je suis ce corps entrant et cet esprit fuyant. Désormais, je suis réceptif à toute incarnation. Alors, si tu passes par là…



Cher Jacques,

 

On ne se dit jamais tout, pour s’en garder un peu

Pour nos jours sans promesse, nos soirs de petits vieux.

Quand je me pencherai sur ma mémoire en friche,

Tu me diras « tais toi », tu crieras « je m’en fiche ».

On ne comble pas des trous sans faire de malheureux,

Si je t’avais tout dit, serions-nous encore deux ?

 

J’ai, pour ma part, creusé ta place dans mes yeux

On ne se dit jamais tout pour s’en garder un peu,

A quoi bon tout se dire quand on se croit heureux.

Le silence fait souvent bien plus qu’il ne le peut.

 

Un soir, je t’avouerai, dans une pluie de mots,

Avoir coincé mon corps entre d’autres étaux

Que ceux de tes bras nus qui me pressaient d’aimer,

Tes bras m’ont si souvent retenu prisonnier.

 

On ne se dit jamais tout, pour s’en garder un peu

Pour nos jours sans nouvelle, pour nos hivers pluvieux,

Tu sais, au fond de moi, j’ai conservé les traces

De nuits passées ailleurs qui bougent et m’embarrassent.

 

N’as-tu rien à me dire que tes remords ne portent ?

N’as-tu pas soulagé sur des épaules fortes

Tes envies d’être une autre avant que d’être morte ?
J’ai moi-même aboyé à des nuits sans issue

Croyant mordre la vie, l’existence m’a mordu.

 

On ne se dit jamais tout pour s’en garder un peu

Pour nos jours de faiblesse, pour nos soirs désastreux,

Et si j’avais avoué, tout en te caressant

Tu aurais vu des mains de Femmes dans mon sang,

Tu aurais détesté les mots que je t’offrais

Persuadées qu’auprès d’elles, je les recyclais.

 

Si je t’avais tout dit, serions nous devenus

Deux esprits coulés dans un même contenu ?

On ne se dit jamais tout pour s’en garder un peu

Pour nos jours inondés et pour nos soirs de feu.

 

Si je t’avais tout dit, tu aurais tué ma peau

Avec l’acide pur de tes larmes en trop.

Mais je ne t’ai rien dit, mais je ne t’ai rien dit

A quoi bon tout se dire. Je suis là. Tu souris.

 

Je n’ai pas pu prévoir, désolé mon Amour,

Je ne te dirais rien, rien de rien, pour toujours.
J’ai emmené avec moi mes petites vérités

Les mêmes qu’avant-hier, tu es venue confier

A mon corps sans soleil, à ma pierre délavée.

Dans une larme coupable, je t’ai entendu dire

Penchée comme une blessure sur mon souvenir

Si je t’avais tout dit, si je t’avais tout dit…

Mon Amour, m’aurais-tu gardé dans ta vie ?

 


Cher Jacques,

 

C'est l'heure de ma garde à vue
(en écho, plus agressif, à Ne me quitte pas...)

J’ai recueilli ton dernier trouble,

l’aube était courbée à tes pieds,

ton existence vivait en double,

mes mains faisaient tous les métiers.

 

Les matins blancs géraient nos crises,

les soirs rouges les éparpillaient,

 je rangeais ton corps sous ma brise,

tout était trop sous mes baisers.

 

Ma vie était sous jalousie,

c’est le prix de la liberté.

J’avais confiance mais à crédit,

une dette envers la société.

 

C’est pour ça que je t’ai rejoins,

les yeux bandés pour le voyage,

pour éviter que sous mes poings,

ne se cache mon manque de courage.

 

Renoncer ce n’est pas la mort,

c’est juste le vide agressif,

la raison bafouée du plus fort,

qui vit, tranchante, comme run récif.

 

C’est l’heure d’admettre mon erreur.

 

J’ai recueilli ton dernier trouble,

dans le creux d’un jour vieillissant,

ma peau ne valait plus un rouble,

Dieu sait si même Dieu m’entend.

 

Je t’ai fait croire à mes croyances,

à des tas de choses inutiles,

mes espoirs n’avaient aucun sens,

 mes recettes miracles si futiles.

 

Je t’ai aimé en sacrifice,

de découvertes en surprises,

dorénavant mon âme glisse,

entre rumeurs et terre grise.

 

Je voulais des plus que parfait,

redevables de mes futurs,

j’aurais voulu te les donner,

comme de tendres confitures.

 

Mais ta main a glissé du temps,

la mienne s’est retrouvée morte,

le courant d’air de cet instant,

m’a laissé nu derrière ta porte.

 

C’est l’heure d’admettre mon erreur.

 

J’ai recueilli ton dernier rire,

de passage sur tes lèvres bleues,

tu ne devais pas revenir,

le passé était silencieux.

 

Tes yeux ont brisé mes serrures

car tu avais perdu les clefs,

 j’ai reconnu dans tes murmures,

 la trace de mes mots délavés.

 

Tu les prononçais sans plaisir,

comme si tu les recopiais,

et sur tes buvards sans désir,

je sais que tu les écrasais.

 

Je n’ai pas voulu te briser,

dans le désert d’un matin noir.

J’ai senti mon poing se lever

comme si je forçais un tiroir.

 

Ton corps sous ma pluie imparfaite,

de ces coups portés jusqu’à terme.

Je t’ai rayé de ma planète.

 En t’écrasant de mes  « je t’aime ».

 

C’est l’heure d’admettre mon erreur,

c’est l’heure de ma garde à vue,

mes aveux me font tellement peur,

« si tu me quittes, je te tue,

si tu me quittes, je te tue,

si tu me quittes je te tue… »

 


Cher Jacques,



     Dans les brumes cathartiques de ce dernier jour de l'année, se joue, comme à chaque fois, la rudimentaire bataille entre le temps qui fut et le temps qui sera. Rudimentaire et dérisoire tant l'effet produit est symbolique.
     Car que nous reste-t-il si ce n'est, finalement, le regard invariable qu'on pose sur les choses vues, lues et bues. Et ce même regard invariable, complété de questionnements, que l'on pose, au hasard, sur la courbe des événements qui nous guette.

     Il y a toujours, entre ces deux portes entrouvertes, un courant d'air malin qui sans se présenter, prouve son indéracinable présence. C'est le temps de ranger, de compter, de solder, d'écrire ce qui correspond le mieux aux dernières heures qui s'évaporent.
     C'est le temps de cheminer différement, sur d'improbables projets géants qui jettent leur ombre d'impossibilité sur notre propre découragement. C'est toujours la même histoire vécue, cette même aisance du bilan, cette évacuation brutale d'une enveloppe vide pour l'accession, sans condition, à une autre enveloppe à venir.

     C'est toujours la même différence teintée de cette même indifférence qui, en rythme plus ou moins lent, envahit petit à petit ce qui reste du sablier en partance. Le même parfum fragile. La même épaisseur infinitésimale capable de séparer deux univers, de la taille de celui dans lequel on baigne et qu'on imagine. Avec peine.
     La même histoire, enthousiaste quelques secondes qui retombent, peu après, comme le liquide au fond d'une bouteille.
     Rangeais-tu tes cahiers à chaque fin d'année ? Procédais-tu à un tri sévère de ce qui te semblait bon et moins bon ? Parvenais-tu à ressentir ce tremblement si particulier qui agitait, à la manière d'une fiction, l'air trouble de ce dernier jour ? Faisais-tu ce nécessaire ménage dans ta tête, mélange de classiques attributions futures, de résolutions sans racine et de matière inachevée ?

     Moi-même, vois-tu, j'ai jeté les papiers passés, les notes sans lendemain, les phrases sans attache, tombées de je ne sais où, les paragraphes malicieux qui comptaient m'envoyer leur suite que je n'ai jamais vu. Parfois, avec l'écriture, il y a préemption. La date limite est dépassée et les mots ont un goût différent. Sans être forcément mauvais, ils ne sont plus du tout efficaces.

     J'ai tout jeté avant de sautiller sur le palier de l'an prochain. Avant de quitter cette année mémorable où, sans que je n'y fasse attention, tu es entré comme ce courant d'air particulier pour serpenter, en te recyclant sans cesse, de jour en jour. Pour marquer, de ton invisible poids, les coins et recoins de toutes mes pages. Je dois avouer que j'ai vécu des mois trépidants, cherchant comme un mystère sans fondement, le sens de cette aristocratie des événements. Tu aurais pu venir, faire un tour et repartir. Mais j'ai pris un plaisir immense à tourner avec toi, autour de je ne sais quelle vérité insaisissable et forcément profonde. 

     J'ignorais qu'on pouvait sourire au passage des mots. A la caresse d'une musique. Je parle de ce sourire construit, à l'origine d'une émotion, pas d'un sourire d'acquièscement non, un vrai sourire, élégant, bien dessiné. Ce genre de sourire qui, une fois tracé, convoque l'admirable hérédité dont il est issu. Sans doute ai-je souri beaucoup, avec efficacité, c'est certain. Je souris encore, contraint de quitter une année pour une autre.

Ton année de mort pour ton année de naissance.

     Ce que le hasard peut être vertueux parfois.
     Ce que le temps peut offrir de possibilités. 

     Ainsi, je pensais clore un cycle. Le ponctuer pour lui laisser sa force. Mais, je ne peux pas. Je ne parviens pas à tourner la dernière page parce que, c'est la dernière et qu'au-delà, il n'y aurait plus rien à dire, à écrire, à chanter ? Non ! Evidemment.
     Je n'ai pas pu m'y résoudre. Pas assez de volonté. Ou trop de choses à dire encore... C'est pour ces raisons fatidiques que cette page ne sera pas la dernière et que même la dernière prendra l'apparence de l'avant-dernière pour ne pas briser le charme. C'est entendu, Jacques.

Il y a des actes nécessaires.
Comme il y a des chansons vitales.


Cher Jacques,


Un amis brélien me confiait récemment : "il y a des hasards objectifs." Et même si le hasard est un concept complexe, j'ai raison de croire qu'il n'a pas tort. Car dans les toiles tissées par nos actes, croisés par le temps, engourdis de leurs contextes, vaguement ressemblants à d'autres, il n'est bien sûr pas rare qu'aux croisements de ces incertitudes, se forment un noeud particulier de circonstances bienheureuses qui offrent comme résultat ce hasard objectif.

Il y a an, le 15 janvier 2008, porté par je ne sais quel empressement, j'ai créé ce blog. Hasard ? Considérons-le comme tel, même si ce 15 janvier, et bien que n'accordant que peu d'importance à la canonisation de l'un de mes homonymes, est le jour annuel de la Saint-Rémy. Un saint dans un univers brélien, voilà qui peut paraître cocasse quand on sait que l'auréole n'était pas le plus fidèle de tes couvre-chefs...

Ce 15 janvier 2008 naît Vierzoul, sous la douce contrainte d'écrire les milliards d'envies qui fourmillaient sous ma plume dont celle, la plus évidente, de t'envoyer par je ne sais quel moyen, ce que m'inspire ta présence brûlante au sein de mon quotidien.

Un an plus tard, avec une exactitude insolente, c'est-à-dire le 15 janvier 2009 précisément, Vierzon sommeille tranquillement dans l'indifférence générale tandis qu'un peu plus loin, Vesoul se retrouve, sous les feux de l'actualité politique. L'épithète politique ne sert ici qu'à cadrer la nature de l'actualité car bien sûr, Vesoul aurait pu être enluminée par d'autres circonstances. Celles-ci sont devenues nationales.

L'homme qui chapeaute ce pays  en haut de la pyramide des responsabilités a migré, quelques heures, à Vesoul car l'homme qui administre cette cité, jumelle brélienne de Vierzon, possède des responsabilités gouvernementales.

Ce jour-là, donc, le 15 janvier, pendant que ce blog fête sa première année d'existence, la lumière médiatique s'écoule sur Vesoul. Rien que cette circonstance mérite d'être soulignée. Mais le hasard ou je ne sais quelle autre force obscure tout à fait explicable, rend la situation un degré supplémentaire plus intéressante, vu d'ici, vu de ce blog, vu de Vierzon.

Car voilà que l'homme qui préside la France, se met à parler à Vesoul, de la gare Saint-Lazare... Avoue, cher Jacques, qu'il y a de quoi considérer cette collision de noms propres bien connus de ta part comme une manifestation agréable de la vivacité de ton souvenir !

En fait, quelques jours plus tôt, la gare Saint-Lazare, sous le coup d'une action syndicale, a privé ses centaines de milliers de passagers, de trains. Elle a même fermé ses portes. Et c'est ainsi que dans le jeu des choses humaines, Vesoul, la gare Saint-Lazare, cette première année du blog né au coeur de Vierzon, se sont retrouvés intimement mêlés le temps de quelques mots, de quelques phrases, de quelques hasards objectifs.

J'attendais, fébrilement de trouver, dans l'abondante presse qui a relaté les faits, une phrase sensible caressant le contexte particulier de cet instant. Mais, jeté dans la rubrique économie des quotidiens nationaux, le langage brélien pèse alors peu face aux contraintes langagières de cette rubrique austère.

Voilà donc un sourire résumé, le mien, à l'écoute des actualités, à la lecture des mêmes, à ce rapprochement évident. Et comme toute actualité sourde, elle s'en est allée quêter ailleurs laissant le silence retomber brutalement.

Ici, à Vierzon, dans l'indifférence générale de l'actualité politique nationale, combien sommes-nous donc à avoir souri et à avoir pensé à toi en regardant Vesoul évoquer la gare Saint-Lazare.

Un régal égoïste sans doute mais un régal tout de même.


Cher Jacques,

       Je disais, à peu près, récemment à une amie, il y a dans le feu des journées, dans le tourment de la vie quotidienne et dans les tourbillons des heures vives, quelques ilôts d'une tendresse promise, entre le temps qui passe et les lieux qui défilent. De cette sorte de tendresse particulière, furtive mais puissante, douce et intense, d'une particularité étrange car elle n'enjoint aucun contact physique, aucune voix matérielle, rien qui ne passe finalement par le corps.

       Et l'on vit, à toute allure; et l'on traverse les jours sans les voir; et l'on consume les minutes des journées jusqu'à la dernière, avec dans la tête, cette promesse tendre et pourtant incertaine. Incertaine car, justement, il y a dans cette incertitude-là, tout le paradoxe du désir qui créé ensuite le plaisir et le bien-être en continu. Alors, une vague roule sa bosse dans nos têtes et, frileux comme à un premier rendez-vous, on ouvre aujourd'hui la porte de ses pensées intimes comme on ouvre, avec ravissement ou crainte, un courrier traditionnel.  

       Dès lors, le désir est satisfait si le message affiche le même gout que sa promesse. Le plaisir prend racine si l'oeil impatient reconnait un mot très attendu. Et toute la tendresse retenue au cours de la journée finit par dévaler la pente du coeur, du corps et de l'âme jusqu'à la pointe extrême de l'esprit. Voilà. Une fois à l'intérieur du sujet, c'est l'instant délicat du plaisir brut. Chaque mot est lu, relu, apprécié, pesé, traité comme une friandise, un vin de haute tenue. On le garde en bouche, on fait durer l'extase, on retarde le moment de sa disparition dans la complexité viscérale de notre anatomie interne. Oui, c'est parfait.

       Tant de temps à attendre, tant de patience pour cette quête et tant de bonheur simple, fragile et spontané. Non vraiment, s'il y a manifestement un plaisir d'écrire, il y a évidemment un plaisir intense à lire, d'un instant tendre, de cette tendresse intime creusée par des mots, de cette tendresse épistolaire qui renforce le mot dans sa fonction de geste.

       Pour cela, permets-moi de te dire, que j'ai attendu pour connaître, de ta part, ce petit bonheur sans limite. C'est ainsi. Je n'y peux rien. N'ai-je pas attendu quarante ans avant de pouvoir te dire cela ? Voilà... C'est fait.



Cher Jacques,

       C'est l'endroit que je préfère. Un banc, bien calé sur le temps, récepteur d'un vent particulier, rempli d'odeurs douces, de mots invertébrés, de couleurs sans piment et de musique muette. Il y a, sous mes pieds, à cet instant-là, la courbure sans prétention d'un instant éloigné des doutes quotidiens, des difficultés en avance, des poids qui scellent le destin de la légèreté de l'être. Le sol est d'une dureté relative, tout dépend de quoi sont alimentés les rêves qui tombent sans se briser. J'ai toujours su qu'il existait des points de convergence restreints où deux pieds tiennent à peine mais qui ont le mérite d'exhumer la nature fabuleuse de nos invisibilités. 

       C'est l'endroit que je préfère. Un lieu noyé dans l'ordinaire d'une ville ordinaire dans une saison banale. Et pourtant, derrière le voile qui masque la netteté de la situation, je crois percevoir le roman oral de ton histoire personnelle. A flots intermittents, le vent, sans peiner, porte dans ses rouleaux transparents, les notes d'un accordéon qui presse contre sa nacre, les derniers errements d'une inspiration sans fin. Sans fin. C'est le paradoxe.

       Mais c'est l'endroit que je préfère. Un sillon de traits qui se brissent, une plantation de circonstances, un alignement de hasards heureux, enfin, le dernier chapitre sur la lucidité des saisons, et voilà, sous mes doigts, sous mes pieds, sous mon corps entier, la volonté se soulève. La même qui affute l'orgueil des montagnes et la curiosité des sommets. Non seulement, c'est l'endroit que je préfère mais c'est l'heure que j'affectionne. Pas encore le jour sans sommeil, pas encore la nuit sans passion, juste une échelle rationnelle de lieu et de temps où, par recoupements, j'aperçois une ombre musicale sur le sol.

         C'est frappant ce qu'un esprit peut prendre de place, orienter le cours des pensées, faire obliquer la discipline des élements vers nos propres arguments. C'est simple : il suffit que j'ai envie de te voir pour te voir, envie de t'entendre pour t'entendre, envie de participer à ton histoire pour l'écrire. La fiction a cet avantage peu onéreux : elle s'exonère de la vérité, permet de tout inventer, de tout constituer, de reconstituer. Bien sûr que tu es venu à Vierzon, que tu as foulé le sol des années où je n'étais pas né. Bien sûr que je peux tout me permettre parce que, justement, la fiction de ce que tu es, me donne cette possibilité.


    

Cher Jacques,

       Il n'y pas de folie sans liberté, de liberté sans infini, d'infini sans arrière pensée, de pensée sans folie... Il n'y a pas d'un côté, l'extrême fragilité d'une passion et de l'autre, la fabuleuse envie de la réaliser. Il n'y a finalement qu'un lieu unique pour relier le corps à l'esprit, l'esprit à son indépendance et cette indépendance à la marge.
       C'est dans cette marge que s'écrit l'existence, je veux parler de celle qui ne court après rien si ce n'est après sa marche pour contourner la mort. Si ce n'est après son rythme pour déjouer, en cours de route, d'éventuels dysfonctionnements. Il n'y a pas de défis sans l'envie d'être un autre, sans cette soif conquise pour son propre compte, sans la dimension triste de notre solitude.
       Il n'y a pas d'accomplissement sans sacrifice, sans culpabilité, sans absence de remords. Il y a juste, dans l'orgueil de l'élévation de soi, un espoir d'attirer le regard des autres, pour épargner de l'amour, un jour, en cas de besoin. Il n'y a pas de vanité dans ce genre de signature, juste une façon d'être différent pour se mettre à l'abri, ou du moins pour s'y croire. 
        Il n'y a pas de réalité sans fausse pudeur, ni de rêve éveillé sans un soupçon d'idéal. Il y a, parmi nos jours, des nuits trop élastiques et parmi toutes nos nuits, des jours un peu têtus. Et parmi nos tristesses, des joies travesties, et parmi nos soupirs, des sourires avortés. Je sais des désirs diffus, étouffés dans le plaisir vague; je sais des rencontres sans fond condamnées dans l'à-peu-près. Je sais des coups de poings dans l'air plus durs que dans le mur. Je sais surtout t'attendre, toi qui ne reviendras pas. T'attendre au coin d'une ombre que j'ai pris pour la tienne. T'attendre, debout, dans le vent, que j'ai pris pour tes mots. T'attendre, sans discuter, au coin d'une évidence.
        C'est un étrange sentiment d'attendre sans espoir, de savoir le poids de l'autre côté. Jusqu'à toucher du doigt une vérité inattendue : si attendre ne servait à rien. C'est ne rien faire qui tue. C'est l'inertie qui condamne. C'est le silence qui diminue nos aptitudes à rendre le bruit innofensif. D'autant que je n'ai pas besoin de prouver ton existence. Il faudrait surtout que je me prouve, à moi-même, la réalité de cette épouvantable vérité : tu as déménagé, sans donner ta nouvelle adresse.



Cher Jacques,


       J'ai un évident sentiment d'appartenance. Non pas à un clan, à une tribu, à une ville ou à une galaxie, pas plus qu'à un espace du temps, à une parenthèse de siècle ou à un point-virgule de millénaire. On peut appartenir à tout en étant attaché à rien. C'est l'avantage de l'universalité. Seulement voilà : l'universalité sans contenu reste fade. Le vide est un principe qui ne convient pas à l'être humain muni de la parole, du geste et de sens qui parfois le trahissent. Il faut donc un contenu à l'universalité et dès lors que ce contenu emplit nos choix, l'universalité en question rétrécit. Le sentiment d'appartenance est alors limité, à un clan, une tribu, une ville, une chanson, un univers. J'en reviens au début.

       On ne peut pas échapper à son évidence. En l'occurence, celle qui me tient lieu d'oxygène et de sens, d'inspiration et d'horizon, est celle qui possède tes contours, tes lignes de force et ce respect particulier que porte le mot pour tes chansons. Pour la musique, c'est autre chose. L'universalité de la musique sans tes paroles est une histoire que la science n'a pas su encore résoudre. Pour dire que, si j'avais à choisir entre la dimension unique de ta musique et celle, d'autant plus unique de tes paroles, je verserai dans la sphère des mots. Me voilà donc confronté au doute puissant d'appartenir non pas à rien ou à tout, mais à une consistante énigme que les progrès humains ne résoudront jamais.

       J'ai l'impression d'avoir vu ton ombre mais elle n'était attachée à rien. J'ai l'impression d'avoir croisé ta présence mais trop vaporeuse pour s'inscrire sur mes rétines. J'ai l'impression de te connaître mais sans t'avoir rencontré, c'est une chose impossible. J'ai l'impression que tu as marqué cette ville mais sans en avoir la preuve. Mais faut-il une preuve matérielle, intangible, incontournable pour être sûr de ce que l'on avance ? Faut-il se fier à l'histoire ou participer à l'écrire ? Faut-il infléchir le cours du passé pour remettre sur les rails le présent ? Je pense sincèrement que les questionnements sont sans issue. Il faudrait désormais passer à la vitesse supérieure. Et nier le conditionnel pour un présent de l'indicatif en rupture avec les doutes.

         Les conjugaisons sont sans pitié. Depuis quarante ans, ici, dans le cercle des mauvaises habitudes et le carré clos de l'ignorance, personne n'avait eu l'idée ou l'envie de te conjuguer. On t'écoutait, du moins tes chansons. Mais jamais personne n'a souhaité, je veux dire avec force, te conjuguer au présent de notre présent, au présent de notre quotidien, au présent de toutes les évidences de l'universalité. Voilà. Je ne dis pas que Vierzon respirera mieux, je ne dis pas non plus que cette ville qui a couru sur tes lèvres jaillira de l'anonymat par la simple pression de ton nom, je ne dis pas non plus que notre destin commun entre les murs de cette ville, sera changé par l'apposition de ta chanson sur nos vies, je dis juste qu'en écartant les branches, si on peut apercevoir cette lueur brélienne qui brille ailleurs mais plus fort qu'ici, alors, je pense que j'aurais remporté une première manche. Parce que je ne gagnerais jamais totalement. Pour la simple et bonne raison que l'universalité t'a perdu. A bientôt. C'est sûr.

 

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