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Voici l'article qu'André Moissé, journaliste à l'Est Républicain, à Vesoul, a écrit à l'occasion de la disparition de Jacques Brel le 9 octobre 1978. 

(L'article original est disponible dans la rubrique "Pages" de ce blog).


" Jacques Brel avait voulu voir Vesoul : 
il en a fait une chanson universelle

Vesoul. Qui n'a entendu, voire fredonné : "T'as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul (...), t'as plus aimé Vesoul, on a quitté Vesoul (...)
En donnant le nom d'un chef-lieu d'alors moins de vingt mille habitants à l'une des chansons de son avant-dernier disque (1968), Jacques Brel a assurément contribué plus que sa part au renom de la cité de la Motte, même si, allergiques à la géographie, les Français continuent souvent à situer Vesoul à la place de Toul ou de... Vierzon. "T'as voulu voir Vierzon..." Bref, la France rurale profonde avant l'heure.

A mi-chemin entre Amsterdam et les Iles Marquises, dans l'univers poétique du chantre du "Plat pays", "Vesoul" est sous les apparences du canular et de la facilité, une chanson purement brélienne et pas seulement parce que l'unique interprète en a écrit paroles et musique.
De Vesoul à Vierzon, de Hambourg à Anvers et de Dutronc aux "Fleurs du mal", (Vesoul est en bonne compagnie), Jacques Brel trahit ici son nomadisme chronique. Le son paraît primer le sens mais ce jeu est, à l' évidence et avec humour, déguisement. Au coeur de la fête de Brel se dissimule finalement l'angoisse de la mort. 
En donnant l'impression de tourner en rond - "Et on a vu ta mère comme toujours (...) - On a quitté ta soeur comme toujours". 
Et ayant l'originalité de n'avoir pas de chute, le mouvement de la chanson accentué par de petits vers  (six pieds) masque en fait le mal de vivre, la fuite en avant, la mort lente.
Et puis tout comme Roman Polanski, malgré lui, a su faire du "Bal des vampires", un chef d'oeuvre du film d'épouvante, le grand Jacques, magistralement servi, il est vrai par Marcel Azzola, a paradoxalement créé avec cet incroyable pastiche de la valse-musette, l'achétype du genre, même aux oreilles de ceux qui détestent le flon-flon. 

Il n'a jamais chanté à Vesoul

C'est bien pour cela que "Vesoul" n'a jamais été accueilli à Vesoul, comme une raillerie. La question se poserait pour certains de savoir comment le chanteur en est arrivé là.  Deux thèses sont en concurrence : comme quoi on ne prête qu'aux riches. L'un tend à accréditer l'idée d'un excellent souvenir et est soutenue par René Kielwasser, le patron de "La bonne auberge", chez qui Brel, passa un si bon après-midi le 8 novembre 1960 qu'il écrivit sur le livre d'or du restaurant "Avec ma plus gentille chanson, très soncèrement Jacques Brel" en promettant à la serveuse, Dominique, de faire "un jour ou l'autre une chanson sur Vesoul". L'idée allait trotter dans la tête des aubergistes, et de Brel, pendant huit ans.
L'autre explication ne remonte qu'à 1967 : ayant subitement décidé une halte nocturne à Vesoul, le chanteur se serait ennuyé dans les rues désertes et aurait fait, on s'en souvient encore, la grasse matinée à l'Hôtel du Nord que tient Henri Kielwasser, le frère du précédent. De là à chanter implicitement que Vesoul est un trou, ne manqueraient plus que les notes, n'est ce pas ?
Quoi qu'il en soit, le chanteur réaliste qu'est Brel accomodera bien de légendes sur la gestation de ses peintures de moeurs. 
Jacques Brel n'aura jamais chanté à Vesoul... L'ancien maire M. Pierre Renet l'aurait bien invité, officiellement mais l'un a quitté la scène en 1967, le second en 1977. 
Seule trace dans les documents publics, la plaquette de 1973 de la Direction de l'Equipement sur l'opération "ville moyenne"  est dédiée "à Jacques Brel pour deux hansons, Vesoul et l'homme de la cité."
Le père de "Vesoul" sera peut-être citoyen vésulien à titre posthume. On apprenait lundi soir que la municipalité avait demandé à la Maison de l'animation et des loisirs d'organiser une semaine Brel avec projection de films et audition de disques. "

André Moissé. L'est Républicain. le 10 octobre 1978.


     Voici donc toute la différence : "C'est bien pour cela que "Vesoul" n'a jamais été accueilli à Vesoul, comme une raillerie", écrit André Moissé, journaliste à l'Est Républicain, le 10 octobre 1978. Une différence fondamentale entre Vesoul, en première ligne de ta chanson à succès pour en servir de titre et Vierzon pour en servir de premier vers. Non, Vesoul n'a jamais considéré, selon André Moissé (que j'ai rencontré, à Vesoul, en 2006) que cette chanson lui portait préjudice. D'ailleurs, dès l'annonce de ta disparition, la ville t'a rend hommage. Comme étant "le père de "Vesoul". Raillée Vierzon ? Pourquoi le serait-elle plus que Vesoul qui, elle, a acceuilli cette chanson avec la conscience de ton immense talent  ? André Moissé s'était donné la peine, dans son papier, d'analyser en profondeur ta chanson et de ne pas voir, il l'écrit aussi que "les apparences du canular et de la facilité." Peut-être, l'hypothèse demeure toujours et le doute l'accompagne, que tu as choisi ses noms de ville pour des raisons précises, de phonétiques, de ressenti particulier, de rien...

     Mais comment aurais-tu pu te contenter d'une succession de mots, même bien agencés pour leurs qualités phonétiques, sans avoir avec ces mêmes mots, une relation particulière, même inconsciente de ce qu'ils peuvent représenter pour toi ? Le hasard a-t-il  sa place dans une oeuvre ? Car il s'agit bien d'une oeuvre que tu as composée, de disques en disques et de fleuves en fleuves. Alors, pourquoi, une même chanson ne pèse pas les mêmes mots à Vesoul et à Vierzon ? Si tu es devenu, au fil du temps "un citoyen vésulien" à part entière, il reste un long chemin à parcourir pour que tu deviennee un citoyen vierzonnais. Au-dessus de tous soupçons.

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