A quand une place Jacques Brel...
à Vierzon.... ?
VierZoul
Vierzon (c'est le départ) ...Vesoul (c'est fait) ...Honfleur (c'est fait) ... Hambourg... AnversE (c'est fait)... Paris (c'est fait)... Dutronc... le mont Valérien... le Cantal... Byzance... Pigalle... la gare Saint-Lazare
à Vierzon.... ?
ET MOI DANS MON DESERT
Et tout à coup, il se tut. Le repos a, sous certains aspects, le tort de devenir très vite de l'inutilité. Le repos a ce travers : quand il est consenti, ce n'est pas un problème. Quand il est obligé, il amidonne la capacité à se mouvoir. C'est le début d'un processus irréversible : l'arrêt, la rouille, la position statique, la ferraille, la casse, la panne, le mode épave. Une succession d'états mène aux mêmes tourments, aux mêmes ordres sans réponse. Parfois, l'interruption sert à prolonger l'instant de l'activité. Mais là, je crois que le vide s'appelle simplement l'absence.
"Lui dans sa dernière bière,
Et moi dans mon brouillard,
Lui dans son
corbillard,
Et moi dans mon désert" (1)
J'ai tes cendres dans ma sacoche, nous roulons vers une autre idée, celle que la mort n'est pas si moche au regard du mal qu'elle nous fait. Cette fois-ci, mon cher Fernand, tu es derrière et moi devant, fendant la bise du matin qui sèche, sans vraiment le vouloir, le squelette de mon chagrin. J'ai plein d'os dans ma peine et peu de chair dans ma tristesse. A force de pleurer sans cesse, on épuise jusqu'à ses mains, on épuise jusqu'à ses fesses d'être assis là, sans lendemain. On épuise jusqu'à sa vie, trempée par l'eau qu'on ne boit plus. On épuise jusqu'à ses envies d'être sous terre en vivant dessus. On épuise jusqu'à ses "enfin" qui n'ont jamais rien résolu, ni nos phrases dont on sait la fin, ni le détail du superflu.
" Toi toi toi tu sais pas tu dors
Mais c'est
triste à mourir
D'être obligé de partir
Quand Paris dort encore"
J'ai tes cendres dans ma sacoche et nous roulons vers je ne sais plus. J'ai égaré la direction, le nord, le sud, l'heure, les saisons. Il y a dans l'esprit des limites, un doute
froid qui les habite : jusqu'où aller pour être ailleurs ? Jusqu'où aller pour être mieux ? Jusqu'où aller pour arriver ? Jusqu'où aller pour foutre à Dieu le poing dans le ventre qu'il mérite
? Si de là-haut d'où tu crépites, tu arrives à le croiser, dis lui qu'on viendra à plusieurs. Je n'ai pas pu t'accompagner, je suis lâche, lâche et désolé mais qui porterait ta mémoire, si
demain j'étais allongé, dans la gueule d'un crématorium, pour cuire ma viande congelée ? Te rends-tu compte si je devais partir avec ton fardeau de défunt ? Qui aux autres pourrait raconter que
tu étais quelqu'un de bien ? Quelqu'un de facile à porter ? Te rends-tu compte, si je devais, sous l'action d'un feu sans pitié, brûler ma peau jusqu'à ne plus soulever trace de notre amitié
?
"Moi je crève d'envie
De réveiller des
gens
Je t'inventerais une famille
Juste pour ton enterrement"
J'ai tes cendres dans ma sacoche et nous roulons à vive allure. Dans le souvenir le plus proche, tu revis, sobre et sans rature. Te revoilà Fernand debout, fier
comme un arbre, sombre comme un trou mais debout, c'est le principal. Surtout, si tu devais renaître, renais comme tu es déjà né. Certains, je sais profiteraient, de l'occasion pour raboter,
leurs plus disqualifiés défauts et leur manque de qualité. Dans le vent qui pousse dans ma tête, je ne sens plus le froid mordant qui s'accroche à mes doigts, peut-être, peut-être je ne sens
rien vraiment. Je suis avec toi à l'arrière, blotti, en tas, dans la sacoche, et c'est mon esprit sans lumière qui nous conduit vers la mort proche. Enfin, toi tu y es déjà et tu éclaires le
chemin, le plus court pour venir à toi, serait de supprimer demain. Mais j'ai rouvert mes yeux brouillés pour regarder la route en face. Pour pouvoir dire à cette garce, je n'ai pas peur de
continuer.
"Tu sais je
reviendrai
Je reviendrai souvent
Dans ce putain de champ
Où tu dois te reposer"
J'ai tes cendres dans ma sacoche. Nous roulons à tombeau ouvert, dans les descentes la peur s'accroche à mes poumons trop gonflés d'air. J'ouvre la bouche pour crier mais
aucun son ne sort vraiment. Le chagrin a tout distillé, mes cordes vocales, ma langue, mon sang, mes certitudes avortées, mes doutes qui ne demandent plus à croire, ma force et toute ma volonté,
de conserver le peu d'espoir qui me restait à t'écouter. Mais comme les morts de cette Terre, tu ne parviens plus à parler, ni à bouger, ni à te taire : mon silence est plus qu'habité. Je
t'entends rire, dans ma sacoche et je t'entends lever ton verre. Je sais qu'au fond de ta caboche, tu occupes tout l'univers. Je viens de traverser un village. Ni son église, ni son
cimetière, ni sa place le ventre à l'air, ni l'habitude de ses rues, ni la façon de s'endormir, encore moins la façon de rire, tout en me touchant, m'ont déplu. Je ne me suis pas arrêté. J'ai
souhaité me perdre en roulant.
"L'été je te ferai de
l'ombre
On boira du silence
A la santé de Constance
Qui se fout bien de ton ombre"
J'ai tes cendres dans ma sacoche. Et je m'en vais t'éparpiller. Toi dont l'unique liberté consiste à devenir fantoche. Transparent dans le regard des autres, tellement
massif dans le mien. Comment je vais tuer mon chagrin pour rendre hommage à ta carcasse sans qu'aucune larme ne glace l'hommage qui sourde dans mes mots ? Voilà nous sommes arrivés. C'est
l'heure de devenir pluriel. Tu étais homme, je m'en souviens, avant d'être homme empoussiéré. Tu étais avant homme-copain, un homme-ami, homme-amitié et me voilà, seul dans l'horreur, à devoir te
donner des ailes qui ne t'auraient jamais poussé. Tu dors si bien dans ma sacoche. Tu dors si bien, c'est l'heure exquise, où le froid si dur qui s'enroche, me fait regretter les Marquises. C'est
l'heure où le silence est traître, on entendrait une larme tomber, dans ce crépuscule labouré par une armée de faux peut-être. Car peut-être n'es-tu pas mort ? Peut-être vas-tu reconstituer, ce
grand corps chaud, brave et honnête que ton esprit faisait marcher ? Peut-être vas-tu me parler, quelques mots en guise de courage. Il faut que je puisse soulever, le couvercle de l'urne
amiphage. Ma sacoche était un sanctuaire, le temps que le voyage dure. J'étais devant et toi derrière, dans ce Berlin imaginé. J'entends le silence t'imbiber.
"Et puis les adultes sont tellemnt cons
Qu'ils nous
feront bien une guerre
Alors je viendrai pour de bon
Dormir dans ton cimetière"
J'ai tes cendres dans ma sacoche. Je m'apprête à te libérer. Dans tes sangles, tout mon corps s'embroche. J'ai du mal à te soulever. Non pas que tu sois lourd, Fernand,
mais c'est le poids d'une vie entière que je vais devoir sacrifier. L'urne s'ouvre alors comme un ventre et j'ai un geste à effectuer. C'est en toi que la terre rentre, pas le contraire, j'y ai
veillé. Maintenant, je suis seul au monde, au milieu des champs de silence. Maintenant, tu es mort entier et tout au fond de ton absence, je commence à me consummer. Pour te rejoindre. Te
rejoindre vite, si j'avais vraiment de la chance.
"Et maintenant Bon
Dieu
Tu vas bien rigoler
Et maintenant Bon Dieu
Maintenant je vais pleurer."
(1) Fernand, de Jacques Brel.
Contrechamps, tracteurs, batteuses et vieilles batteuses de Rémy Beurion, photos Yolaine Vallet, dessins
Michel Janvier et Franck Lemort aux éditions CPE, 192 pages, 29 euros.
T'as voulu voir Vierzon
Et on a vu Vierzon
T'as voulu voir Vesoul
Et on on a vu Vesoul
T'as voulu voir Honfleur
Et on a vu Honfleur
T'as voulu voir Hambourg
Et on a vu Hambourg
J'ai voulu voir Anvers
Et on a revu Hambourg
J'ai voulu voir ta sœur
Et on a vu ta mère
Comme toujours
T'as plus aimé Vierzon
Et on a quitté Vierzon
T'as plus aimé Vesoul
Et on a quitté Vesoul
T'as plus aimé Honfleur
Et on a quitté Honfleur
T'as plus aimé Hambourg
Et on a quité Hambourg
T'as voulu voir Anvers
Et on n'a vu qu'ses faubourgs
Tu n'as plus aimé ta mère
Et on a quitté sa sœur
Comme toujours
Et je te le dis
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens
J'irai pas à Paris
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l'accordéeon
T'as voulu voir Paris
Et on a vu Paris
T'as voulu voir Dutronc
Et on a vu Dutronc
J'ai voulu voir ta sœur
J'ai vu le mont Valérien
T'as voulu voir Hortense
Elle était dans l'Cantal
J'ai voulu voir Byzance
Et on a vu Pigalle
À la gare Saint-Lazare
J'ai vu les Fleurs du Mal
Par hasard
T'as plus aimé Paris
Et on a quité Paris
T'as plus aimé Dutronc
Et on a quitté Dutronc
Maintenant je confonds ta sœur
Et le mont Valérien
De ce que je sais d'Hortense
J'irai plus dans l'Cantal
Et tant pis pour Byzance
Puisque j'ai vu Pigalle
Et la gare Saint-Lazare
C'est cher et ça fait mal
Au hasard
Et je te le redis chauffe Marcel
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens kaï kaï
Le voyage est fini
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l'accordéon
T'as voulu voir Vierzon
Et on a vu Vierzon
T'as voulu voir Vesoul
Et on on a vu Vesoul
T'as voulu voir Honfleur
Et on a vu Honfleur
T'as voulu voir Hambourg
Et on a vu Hambourg
J'ai voulu voir Anvers
Et on a revu Hambourg
J'ai voulu voir ta sœur
Et on a vu ta mère
Comme toujours
T'as plus aimé Vierzon
Et on a quitté Vierzon... chauffe... chauffe
T'as plus aimé Vesoul
Et on a quitté Vesoul
T'as plus aimé Honfleur
Et on a quitté Honfleur
T'as plus aimé Hambourg
Et on a quité Hambourg
T'as voulu voir Anvers
Et on n'a vu qu'ses faubourgs
Tu n'as plus aimé ta mère
Et on a quitté sa sœur
Comme toujours ... Chauffez les gars
Mais mais je te le reredis ... Kaï
Je n'irai pas plus loin
Mais je te préviens
J'irai pas à Paris
D'ailleurs j'ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l'accordéon
T'as voulu voir Paris
Et on a vu Paris
T'as voulu voir Dutronc
Et on a vu Dutronc
J'ai voulu voir ta sœur
J'ai vu le mont Valérien
T'as voulu voir Hortense
Elle était dans l'Cantal
J'ai voulu voir Byzance
Et on a vu Pigalle
À la gare Saint-Lazare
J'ai vu les Fleurs du Mal
Par hasard
J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. Enfin ! La ville s’endormait et j’en oublie le nom. Mais non. On n’oublie rien, on n’oublie rien du tout, on n’oublie rien de rien, on s’habitue c’est tout. Ni ces départs, ni ces navires, ni ces voyages qui nous chavirent, de paysages en paysages et de visages en visages…
J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. De près. De
l’intérieur. Pour mettre un contenu dans un nom propre, des arêtes et des toits autour d’une ville abstraite. Je suis arrivé mais pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi déjà et où aller,
n’ai-je jamais rien fait d’autres qu’arriver par la nationale 20. La route de mes tournées avait parfois le goût des chemins de traverse. Je ne sais pas pourquoi la route qui me pousse vers la
cité, a l’odeur froide des déroutes de peuplier en peuplier.
J’ai aperçu le panneau « Vierzon », avec ses lettres noires dans son rectangle blanc aux bords rouges. Et j’ai souri. Et j’ai pris conscience aussi
des conséquences de ma chanson, de ce quelle a permis de Vierzonner Vierzon, vous savez, comme Bruxelles bruxellait. J’ai suivi la route jusqu’à user sa pente, dans le centre de cette ville. Je
n’ai pas vu de cathédrales pour uniques montagnes, et de noirs clochers comme mâts de cocagne. En creusant ma balade dans la tendresse de l’été, j’ai eu cette surprise de caresser un canal. Pour
une fois celui-ci ne s’était ni perdu, ni pendu. Il y a des évidences qu’une chanson éternise.
J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. J’ai quadrillé la ville pour remplir de ce qu’elle est dans ce que j’ai du, un instant, l’imaginer
en la nommant. Je ne sais pas pourquoi ces rues s’ouvrent devant moi une à une, je ne sais pas pourquoi la ville m’ouvre ses remparts de faubourgs, pour me laisser glisser fragile, sous la pluie
parmi mes amours. Et je me suis assis, quelque part que je ne sais pas nommer, sur une place vibrante d’air chaud où pas même ne paraît un chien. J’ai voulu voir Vierzon et j’ai vu Vierzon. Comme un parfait inconnu qui n’a aucun bagage à poser mais seulement des chansons que j’aurais
pu chanter. Je suis passé devant le théâtre, dommage il était fermé. Mais il était trop tard, peut-être, aussi, pour chanter « Tas voulu voir Vierzon » comme une explication, à Vierzon.
Allez, on m’attend quelque part comme on attend le roi. Mais on ne m’attend point. Je sais depuis déjà que l’on meurt de hasard en allongeant le pas. J’ai
allongé le mien jusque dans les recoins où ma chanson a pu se glisser pour la remplir des souffles de cette ville que je ne connaissais pas. Car je peux bien le dire maintenant, je n’en
connaissais rien. Ni ses airs de sous-préfecture fêtant la sous-préfète, ni ses histoires murmurées, ni ce succès… un peu ma faute ou grâce à moi ? Allez, ce n’est pas que je
n’aime plus Vierzon que je le quitte, j’ai de la route jusqu’à Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers et ses faubourgs. Et je dois passer voir Hortense, et voir Byzance, et la gare Saint Lazare.
Chauffe, chauffe, chauffe, Marcel.
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